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A Luna-Park, Blum tente de justifier sa politique de non intervention en Espagne

A Luna-Park, Blum tente de justifier sa politique de non intervention en Espagne

Date de diffusion : 06 sept. 1936

Léon Blum saisit l'occasion d'une réunion organisée à Luna-Park le 6 septembre 1936 par la Fédération socialiste de la Seine pour tenter de justifier la non-intervention de son gouvernement en faveur des républicains espagnols.

Niveaux et disciplines

Informations et crédits

Type de ressource :
Forme :
Page publiée le :
2007
Modifiée le :
19 sept. 2022
Référence :
00000000918

Contexte historique

Par Fabrice Grenard

La guerre civile en Espagne et le principe adopté par Blum d'une non-intervention en faveur des républicains espagnols constitue une source de division importante entre les différentes forces du Front populaire. En février 1936, quelques semaines avant la victoire du Front populaire en France, l'alliance électorale des partis de gauche espagnols au sein du Frente popular permet la constitution d'un gouvernement républicain en Espagne. « Frère ainé » du Front populaire, le Frente popular occupe une place sentimentale particulière dans la gauche française. Or, le 18 juin 1936, une insurrection militaire partie du Maroc espagnol marque les débuts de la guerre civile entre les forces nationalistes dirigées par le général Franco et le gouvernement républicain. Dès le départ, les républicains se trouvent dans une situation particulièrement délicate car la majorité de l'armée rallie le camp nationaliste, entraînant avec elle de nombreuses villes du sud et de l'ouest de l'Espagne. Dès le 20 juillet, José Giral, président du Conseil espagnol, adresse un télégramme à Blum, lui demandant l'aide du gouvernement français par l'envoi d'armes et d'avions. L'ambassadeur espagnol à Paris, Cardenas, précise la nature des armements demandés au président du Conseil français : 20 bombardiers, 8 mitrailleuses, 8 canons, 250 000 balles de mitrailleuses, 4 millions de cartouches et 20 000 bombes. Blum accepte de satisfaire les demandes espagnoles. Édouard Daladier, ministre de la Défense nationale et Pierre Cot, ministre de l'Air, approuvent la décision du président du Conseil.

En quelques semaines cependant, Blum révise sa position et revient sur son accord initial. Trois facteurs poussent à ce revirement. L'annonce de l'aide française au gouvernement républicain espagnol entraîne une violente campagne de presse des journaux de droite (L'Écho de Paris ) et d'extrême-droite (L'Action française) contre Léon Blum et le Front populaire, accusés de précipiter la France dans une nouvelle guerre européenne en souhaitant soutenir le Frente popular espagnol. Au sein de son propre camp, la décision prise par Blum de soutenir les républicains espagnols provoque d'importantes critiques, notamment de la part des socialistes modérés et pacifistes (tendance de Paul Faure) et, surtout, des radicaux, sans le soutien desquels les socialistes ne peuvent gouverner. Enfin, sur le plan international, Blum ne peut rallier les Britanniques à ses vues. Le gouvernement de Baldwin, n'exprimant guère de sympathie à l'égard du Frente popular et soucieux avant tout de sauver la paix en Europe, décide en effet d'adopter une neutralité absolue dans le cadre de la guerre civile espagnole. Le refus de Londres de soutenir la France (alors que l'alliance britannique est considérée comme essentielle par Blum pour faire face au fascisme en Europe), la crainte d'un éclatement de la coalition gouvernementale, la mobilisation de l'opposition au Front populaire sur le thème de l'aide apportée à l'Espagne avec le risque que la France ne bascule à son tour dans une véritable guerre civile, amènent donc Léon Blum à se rallier, au cours du mois d'août 1936, à l'idée de la non-intervention défendue par l'Angleterre. En secret, Blum accepte cependant le principe d'une aide dissimulée aux républicains espagnols, permettant par divers moyens détournés de faire passer quelques armes en Espagne (en effectuant des ventes à des pays tiers comme la Lituanie ou en assurant le transit des armes livrées par l'URSS). Mais cette aide ne peut qu'être très largement insuffisante au regard de l'intervention massive des puissances fascistes (Allemagne, Italie) aux côtés de Franco.

Cette décision de non-intervention prise par Léon Blum suscite de très nombreuses critiques de la part des forces politiques et syndicales situées les plus à gauche (communistes, CGT) et constitue une faille importante dans la cohésion du Front populaire. Communistes et syndicats lancent une ardente campagne de tracts, d'affiches et de réunions publiques autour du thème « des canons, des avions pour l'Espagne ». Au sein du parti socialiste, Jean Zyromski et la Bataille socialiste s'alignent sur les vues du Parti socialiste, créant un comité d'action socialiste pour l'Espagne. Fragilisé, contesté sur sa gauche et au sein même de son propre parti, Léon Blum saisit l'occasion d'une réunion organisée à Luna Park le 6 septembre 1936 par la Fédération socialiste de la Seine pour défendre et justifier sa politique à l'égard de l'Espagne. Contre ceux qui l'accusent de trahison, Blum exprime les déchirements personnels profonds qu'il ressent devant la nécessité d'une non-intervention. Mais le président du Conseil répète aux militants qu'il ne reviendra pas sur sa décision car sa position de chef de gouvernement lui réclame d'agir non pas dans une logique partisane, mais dans l'intérêt de la nation. Et le principe de la non-intervention en Espagne est le meilleur moyen d'éviter la guerre en Europe.

Lors de ce discours de Luna Park, Blum provoque une forte impression sur son auditoire et parvient pour quelques temps à ressouder autour de lui les forces de gauche. La mise en garde adressée par Blum aux communistes (en continuant à s'attaquer au gouvernement, les communistes doivent assumer la responsabilité de la rupture du Front populaire, anéantissant ainsi tous les efforts mis en place depuis 1934) a notamment pour effet de calmer pendant quelques semaines les attaques lancées par Thorez. Mais le répit est de courte durée, la question de la guerre d'Espagne constituant un élément important de fragilisation du Front populaire au cours de l'automne  1936.

Éclairage média

Par Fabrice Grenard

La voix de Léon Blum dans ce discours fleuve (il dure près de cinquante minutes) trahit l'importante émotion du président du Conseil et son déchirement à accepter le principe d'une non-intervention en Espagne, ce qui ne correspond pas à ses souhaits personnels. La répétition de certaines phrases entières, le martèlement des mots suivi de longs silences montrent sa volonté de convaincre un auditoire qui ne lui est pas forcément acquis au départ, puisque de nombreux militants socialistes accusent le gouvernement de Front populaire de trahison à l'égard de son homologue espagnol.

Blum suit un raisonnement qui se veut particulièrement pédagogique. Les socialistes sont face à une situation nouvelle : en acceptant la responsabilité du pouvoir, ils ne peuvent agir uniquement en fonction des intérêts et des souhaits du parti, mais doivent également tenir compte de l'intérêt collectif et national. Au fond de lui, Blum est comme la majorité des militants socialistes : son cœur lui commande d'intervenir en faveur des républicains espagnols. Mais des raisons de réalisme politique le forcent à se rallier au principe de non-intervention car l'Espagne pourrait devenir un champ d'affrontement des puissances européennes et entraîner une nouvelle guerre continentale. Ne pas intervenir en Espagne, c'est donc sauver la paix en Europe. En exposant clairement les motivations de sa politique, en montrant que celle-ci ne correspond pas à ce que lui dicte son cœur et en faisant part aux militants socialistes de la Seine de sa véritable détresse, Blum provoque une forte impression sur son auditoire, comme le prouvent en bruit de fond les nombreux « vive Blum ! » et les cris de l'assistance. Celle-ci salue la fin du discours par une véritable ovation, entonnant l'Internationale.

La guerre d'Espagne restera toutefois une pomme de discorde importante au sein des forces du Front populaire et le choix de la non-intervention continuera de provoquer les critiques des communistes et de toute une partie des socialistes. Le raisonnement présenté par Blum dans son discours de Luna Park présente en effet une faille importante : le principe de non-intervention doit être respecté par tous les pays européens afin tout à la fois de n'avantager aucun des deux camps en Espagne et de sauver la paix en Europe. Mais alors que l'Angleterre et la France respectent la décision adoptée, l'Italie fasciste et l'Allemagne nazie apportent une aide conséquente au camp nationaliste, donnant par là même aux troupes de Franco une supériorité technique qui leur garantit, à terme, la victoire.

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