NTM, Qui paiera les dégats ? et Police

Date de diffusion : 15 déc. 1993

Sur le plateau de l'émission culturelle Le Cercle de minuit, le groupe NTM interprète deux de ses titres (Qui paiera les dégâts ? et Police ) et réaffirme l'ancrage de son art de combat dans la vie des cités.

Niveaux et disciplines

Informations et crédits

Type de ressource :
Forme :
Collection :
Le Cercle de minuit
Production :
INA
Page publiée le :
23 sept. 2008
Modifiée le :
19 sept. 2022
Référence :
00000001225

Contexte historique

Par Stéphane Ollivier

Groupe phare du rap français dans sa version esthétiquement la plus radicale et politiquement la plus engagée, NTM demeurera dans l'histoire de la musique populaire hexagonale la formation qui sut le mieux, aux dernières heures du XXe siècle, mettre en mots et en rythmes le malaise des cités-dortoirs ouvrières, alerter le grand public sur la déshérence identitaire d'une jeunesse abandonnée par la société, et annoncer de manière prophétique l'imminence d'émeutes urbaines inévitables.

C'est au début des années 80 à Saint Denis dans le 93 que trois amis d'enfance, Didier Morville (Joey Starr), Bruno Lopes (Kool Shen) et Franck Loyer (DJS), happés par la culture hip hop venue des ghettos afro-américains (breakdance, smurf et graffitis) se tournent progressivement vers son expression musicale, le rap, et créent en 1988 le groupe NTM. Dès 1989, le trio fait ses premières apparitions publiques (dans l'émission culte Deenestyle de Radio Nova puis bientôt sur scène à L'Élysée Montmartre), et en 1990 voit l'un de ses titres - Je rap - paraître sur la première compilation de rap français Rapattitude. Remarqué par une Major, NTM signe son premier maxi dans la foulée. Un titre, Le Monde de demain, marque les esprits en dépeignant de manière violente et hyperréaliste la tension sociale régnant dans les cités. Quelques mois plus tard, des émeutes éclatent à Vaulx-en-Velin dans la banlieue de Lyon, conférant au texte un caractère prémonitoire. NTM est invité à la télévision, dans l'émission de Canal+ Mon Zénith à moi, et devient pour la France entière l'incarnation sulfureuse et inquiétante d'une jeunesse banlieusarde désorientée et révoltée. En 1991, NTM fait paraître son premier album Authentik, un disque âpre aux textes crus, agressifs, corrosifs, provocateurs, éructés avec violence sur des rythmes samplés dans les grands disques funk afro-américains : le rap dans ce qu'il a de plus contestataire et subversif fait une entrée fracassante dans le petit monde de la musique populaire hexagonale.

Deux ans plus tard, l'album 1993... J'appuie sur la gâchette reprend les choses au même point et finit d'asseoir la réputation du groupe, plus que jamais porte-voix inspiré des malaises de la jeunesse. Paris sous les bombes en 1995 marque une rupture dans la carrière de NTM : DJS, co-fondateur du groupe et producteur historique des deux premiers 33 tours claque la porte et la couleur musicale de la formation (assurée en partie par DJ Clyde (issu d'un autre groupe important du rap français, Assassin et l'américain LG Experience) s'en ressent en gagnant en diversité et en sophistication. Le regard posé sur la société lui, demeure le même : lucide et sans concession. Qu'est-ce qu'on attend, avec ses paroles insurrectionnelles (Mais qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu ? / Qu'est-ce qu'on attend pour ne plus suivre les règles du jeu ?) sonne alors comme l'hymne d'une génération. Suprême NTM, en 1998, est l'album de la maturité, d'une grande variété d'humeurs, dans un style urbain et hardcore toujours aussi dévastateur. Si la plupart des textes continuent de dépeindre une réalité dure, violente et désespérée, d'autres plus posés (Laisse pas traîner ton fils ou Pose ton gun ) choisissent en toute conscience de calmer les esprits en cherchant moins à choquer le bourgeois qu'à instaurer un nouveau dialogue. Cette évolution demeurera sans lendemain.

Au tournant des années 2000, après la parution d'un disque live révélateur de l'extraordinaire force scénique du groupe, Joey Starr et Kool Shen décident officiellement de mettre un terme à l'aventure de NTM et de poursuivre leur carrière séparément. En juin 2008, 10 ans après leur dernier disque studio, les deux rappeurs annoncent cependant la reformation du groupe. Le groupe emblématique du rap français renaît de ses cendres.

Éclairage média

Par Stéphane Ollivier

Le 15 décembre 1993, suite à la sortie de son deuxième album 1993... J'appuie sur la gâchette, le groupe NTM est invité sur le plateau de la grande émission culturelle quotidienne du service public, Le Cercle de minuit. Même si le groupe a désormais sa place dans le paysage de la musique populaire hexagonale, ses passages à la télévision sont rares : son image reste associée dans l'imaginaire collectif à la violence insurrectionnelle des cités, et le rap en tant que genre musical et phénomène culturel demeure marginalisé et sous-estimé par les grands médias.

En un sens, recevoir NTM sur un plateau de télévision est encore à cet instant un geste politique. L'animateur de l'émission Michel Field en a parfaitement conscience. Toute l'habileté de son interview précédant la prestation scénique du groupe va être de valoriser la dimension sociétale du rap et son ancrage dans la réalité la plus crue, en cherchant à rattacher ce nouvel "art de rue" à la grande tradition française de la chanson populaire réaliste. Si Joey Starr et Kool Shen ne rejettent pas véritablement cette interprétation et acceptent d'entrer dans le jeu d'une certaine "dédramatisation", en reconnaissant que la violence de leur texte est plus un signe de désespoir qu'un appel à l'insurrection, on sent bien que leur souci n'est pas d'obtenir une quelconque légitimité des tenants de la culture officielle, mais plutôt de profiter de ce passage à l'écran pour réaffirmer leur authenticité. Ils le font en continuant à s'exprimer dans un style musical sans concession relevant du hip hop le plus pur et radical (et à cet égard le mini concert suivant l'interview est un parfait exemple de la puissance d'incarnation de leur discours), mais aussi en ne cessant de répéter leur volonté de se montrer digne de leur statut de porte-parole des cités, affirmant là un vrai sens des responsabilités vis-à-vis de leur public.

Ainsi lorsque Field à la fin de l'interview revient sur les problèmes du groupe avec le ministère de l'Intérieur concernant l'un des titres de leur dernier album stigmatisant les bavures policières (Police ) - la raison d'être du rap est tout entier dans leur réponse : C'est autour de nous, ça se vit tous les jours...

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