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Jacques le fataliste de Denis Diderot

Date de diffusion : 09 avr. 1963

Adaptation de Jacques le fataliste de Denis Diderot par Pierre Cardinal en 1963 : L'attente à l'auberge du Grand Cerf.

Niveaux et disciplines

Informations et crédits

Type de ressource :
Forme :
Collection :
Production :
INA
Page publiée le :
18 févr. 2014
Modifiée le :
19 sept. 2022
Référence :
00000001569

Contexte historique

Par Johanna Pernot

Né à Langres en 1713 dans une famille assez aisée, Denis Diderot fait de brillantes études chez les Jésuites avant de s'installer à Paris, où il étudie la théologie et l'anglais. Il mène une vie de bohème, fréquente théâtres et cafés, où il rencontre Rousseau. Il se brouille avec son père, qui lui interdit d'épouser sa future femme, une lingère, traduit des encyclopédies et des livres anglais pour vivre. En collaboration avec d'Alembert, il écrit les Pensées philosophiques, qui fait dialoguer un chrétien, un déiste, un sceptique et un athée et laisse déjà percer l'athéisme de Diderot. L'ouvrage, condamné par le parlement, connaît un grand succès. Diderot publie ensuite en 1749 sa Lettre sur les aveugles, où il prône la supériorité des aveugles sur les voyants dont l'esprit, en s'appuyant sur des perceptions sensorielles multiples, tend à construire une représentation faussée de la réalité. Par conséquent, la nature n'est pas réductible à une classification ou un système, c'est l'esprit humain qui cherche arbitrairement à ordonner le chaos des phénomènes. Les conséquences de cette Lettre, qui remet audacieusement en question l'ordre du monde, ne se font guère attendre : le philosophe matérialiste est emprisonné pendant trois mois à Vincennes. Pendant plus de vingt ans, associé à d'Alembert, il supervise L'Encyclopédie à travers laquelle les philosophes des Lumières vont combattre les préjugés et les injustices de leur temps. Mais Diderot n'est pas qu'un érudit et un philosophe engagé : il se fait critique d'art avec ses fameux Salons et écrit également des drames bourgeois, qui valent surtout par la réflexion théorique dont il les assortit. Le Paradoxe sur le comédien, publié à titre posthume, interroge les rapports entre l'art et la nature. Dans cet essai, Diderot soutient l'idée que le comédien le plus admirable est celui qui, loin de s'abandonner à sa sensibilité, étudie et prépare son jeu. Ce « joueur d'intelligence » éveille paradoxalement chez le spectateur une émotion que lui-même ne ressent pas. En 1773, Diderot, qui a enfin achevé l'entreprise harassante de l'Encyclopédie, entreprend un long voyage en Europe. À Saint-Pétersbourg, il rend visite à Catherine II de Russie, depuis de longues années son admiratrice et mécène. Dans les dernières années de sa vie, il donne le jour à une production romanesque, riche et novatrice. Après La Religieuse, rédigé en 1760, mais publié pour la première fois vingt ans plus tard, qui réaffirme contre Rousseau, avec lequel il s'est définitivement brouillé, la nécessité pour l'homme de vivre en société, il laisse à la postérité Jacques le Fataliste, Le Neveu de Rameau, ainsi que de nombreux contes. Il meurt en 1784, trois mois après sa maîtresse, Sophie Volland, avec laquelle il a échangé pendant près de trente ans une intense correspondance.

Publié de 1778 à 1780 dans la Correspondance littéraire, Jacques le Fataliste et son maître ne fait pas que conter les amours de Jacques, le valet, qui erre avec son maître sur les routes à cheval. Comme souvent chez Diderot, la réflexion contamine la fiction. Cet « anti-roman » questionne non seulement la doctrine philosophique de Jacques, qui croit que « tout est écrit là-haut », mais aussi le processus d'écriture du roman. En mettant en scène un narrateur tout-puissant qui s'adresse directement au lecteur, en multipliant les récits, en les interrompant ou encore en pastichant d'autres œuvres, Diderot démonte les mécanismes de la fiction et semble, contre le fatalisme du personnage principal, affirmer le libre-arbitre de son créateur. Ce motif de la liberté se retrouve aussi bien dans le libertinage de certains protagonistes que dans la remise en question de l'ordre social – comme en augure déjà le titre audacieux du roman.

Éclairage média

Par Johanna Pernot

Pierre Cardinal s'est principalement fait connaître en adaptant pour la télévision, d'abord dans l'émission L'Esprit et la lettre, de nombreux classiques de la littérature française comme Le Rouge et le Noir (1961), Candide (1962) ou encore Jacques le Fataliste, dont l'épisode « L'Auberge du Grand Cerf » est diffusé en première partie de soirée au printemps 1963. Dans cette adaptation fidèle, il choisit des décors et des costumes d'époque. Alors que la pluie empêche les voyageurs de quitter l'auberge, Jacques (Jean Parédès) et son maître vont écouter leur hôtesse (Madeleine Renaud) conter l'histoire palpitante de Madame de la Pommeraye et de son amant, le marquis des Arcis. Mais le récit de l'hôtesse, entrecoupé à de multiples reprises, peine à démarrer. Comme dans une scène d'exposition, le début de cette fiction, très drôle et théâtral, permet de présenter thèmes et personnages.

Dès les premiers plans, le thème de la fatalité est introduit avec la double référence au Ciel, à travers la pluie qui tombe et le commentaire de Jacques à la fenêtre. La flaque au milieu du chemin suggère l'interruption du voyage – imaginaire comme spatial – qui est l'un des fils directeurs du roman.

Le plan suivant, encadré par la cheminée, a la fixité d'un tableau. Il rappelle une scène de genre hollandaise et souligne l'immobilité forcée des voyageurs. Ce n'est sans doute pas un hasard si seuls Jacques et l'hôtesse, dont la langue ne tient pas en place, sont montrés régulièrement debout ou en mouvement. Si l'on ne peut voyager par la route, on peut voyager par l'esprit : Jacques comme l'hôtesse le savent, qui veulent chacun monopoliser la parole.

La rivalité entre les deux conteurs est l'occasion d'esquisser le portrait de Jacques tout en créant une scène de comédie.

Comme d'habitude, le maître est relégué au rang de figurant : le valet, qui répond à sa place, joue le rôle principal, ainsi que l'indiquait déjà l'ordre d'apparition des personnages à l'écran. Bougon, bedonnant et de mauvaise humeur, il révèle dès ses premiers mots son esprit contradictoire et raisonneur. Son insolence et ses mimiques ne sont pas les seules causes du rire. Le comique de caractère se retrouve également chez l'hôtesse, féministe avant l'heure, qui, comme dans le roman, disserte de l'injustice et de la fidélité des chiens, qu'elle juge supérieure à celle des hommes. La scène se double d'un comique de situation avec la chute de la chienne, qu'on comble, malgré les railleries de Jacques, de caresses et de soins.

Les réticences du valet se manifestent jusqu'au bout par son attitude impolie : il tourne le dos à l'hôtesse, assise en face du maître près de la cheminée, dans un plan opposé à celui du début, qui s'ouvrait sur la salle. L'extrait se referme donc comme un paradoxe sur la mauvaise volonté du Fataliste, qui, malgré le récit de l'hôtesse, reste au premier plan au centre de l'image.

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