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Une figure de l'engagement au XXe siècle : Germaine Tillion

Une figure de l'engagement au XXe siècle : Germaine Tillion

Date de diffusion : 26 déc. 2000

Agée de 93 ans, l'ethnologue Germaine Tillion revient, dans cette interview pour France 2, sur les différents combats qui ont jalonné sa vie : la Résistance, la dénonciation de l'univers concentrationnaire nazi, son engagement contre les dérives du stalinisme ou contre la torture en Algérie.

Niveaux et disciplines

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Informations et crédits

Type de ressource :
Forme :
Collection :
Production :
INA
Page publiée le :
01 avr. 2015
Modifiée le :
19 sept. 2022
Référence :
00000001715

Contexte historique

Par Fabrice Grenard

Germaine Tillion figure parmi les femmes françaises qui ont le plus marqué le XXe siècle. Cette intellectuelle engagée n'a cessé, tout au long de sa vie, d'associer une démarche de connaissance et de compréhension critique qui constitue la base de ses travaux d'ethnologue, avec l'action et l'engagement contre les régimes totalitaires, toutes les formes d'asservissement, ainsi que les crimes de guerre. Ses combats se développèrent au cœur des heures les plus sombres de notre histoire (Seconde Guerre mondiale, guerre d'Algérie).

Germaine Tillion fut d'abord une intellectuelle. Étudiante en ethnologie, élève de Marcel Mauss, elle passe six années de sa vie, entre 1934 et 1940, à étudier les tribus de l'Aurès algérien, afin de mieux comprendre leurs coutumes, croyances et traditions. Diplômée de l'École pratique des hautes études en 1939, elle voit toutefois la rédaction de sa thèse interrompue par la guerre.

Après la défaite de 1940, elle s'installe à Paris où elle participe activement aux premières formes de résistance qui se développent en zone occupée. Intégrant l'UNCC (Union nationale des combattants coloniaux), une association ayant pour objectif de porter une assistance matérielle et morale aux prisonniers de guerre originaires d'outre-mer, elle organise des collectes de denrées et prépare l'envoi de colis pour apporter du réconfort aux prisonniers. Mais, derrière ces activités légales, elle participe aussi à la mise en place de filières d'évasion. Ces activités amènent Germaine Tillion à nouer des liens avec les premiers groupes de résistants qui commencent à se constituer, notamment celui du musée de l'Homme, autour du linguiste Boris Vildé et de l'anthropologue Anatole Lewitski qui apparaît, au début 1941, comme le premier véritable « mouvement » de résistance en zone nord. Germaine Tillion, par ses contacts dans les milieux intellectuels parisiens, joue également un rôle essentiel « d'interface » et « d'échangeur », selon l'historien Julien Blanc, entre les différents groupuscules qui se développent et deviennent des mouvements, davantage orientés vers une action politique, ou des réseaux, spécialisés dans le renseignement et participant à la mise en place de filières d'évasions.

Préparant l'évasion d'un agent secret français du SOE (Special Operations Executive), Germaine Tillion est victime d'une trahison. Arrêtée le 13 août 1942, incarcérée à la prison de la Santé puis à Fresnes, elle est déportée en octobre 1943 au camp de Ravensbrück comme prisonnière Nacht und Nebel. Après son engagement dans la Résistance, cette expérience de la déportation constitue une autre étape cruciale dans la vie de Germaine Tillion. Consciente de la nécessité de transmettre la mémoire de cette expérience après la guerre, elle mène une véritable enquête sur le système concentrationnaire nazi, collecte des documents, multiplie les notes personnelles, dresse des listes de déportées et de bourreaux... qui serviront plus tard à la publication d'ouvrages sur les camps de concentration, dont elle fut à la fois l'une des victimes mais aussi l'une des meilleurs analystes.

Libérée le 23 avril 1945, Germaine Tillion est rapatriée en France courant juillet. Dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la guerre d'Algérie marque le début d'un nouveau combat pour l'ethnologue. Entre 1954 et 1957, chargée de mission par le gouverneur général à Alger Jacques Soustelle, elle organise de nombreux « centres sociaux » afin de lutter contre la misère et la pauvreté qui règnent parmi les populations musulmanes. À partir de 1957, elle figure parmi les rares intellectuels à avoir dénoncé la pratique de la torture par l'armée française, tout en s'opposant également aux violences et exactions perpétrées par le FLN.

Jusqu'à la fin de sa vie, Germaine Tillion ne cessa d'écrire et de témoigner sur les différents combats qu'elle avait menés, ses nombreux ouvrages connaissant un important succès. En 2015, elle fait partie des quatre personnalités de la Résistance qui entrent au Panthéon (voir François Hollande annonce l'entrée au Panthéon de quatre résistants).

Éclairage média

Par Fabrice Grenard

Ce reportage, réalisé pour le journal de France 2 du 26 décembre 2000, dans le cadre d'une série destinée à revenir sur des personnalités ayant marqué le XXe siècle, mélange documents d'archives et interview de Germaine Tillon, alors âgée de 93 ans. Ce document illustre parfaitement combien les engagements et les différents combats de l'ethnologue en ont fait une « femme mémoire » du XXe siècle, selon la formule de sa biographe, Nancy Wood. Car la trajectoire de Germaine Tillion permet bien d'illustrer ce qu'ont été les périodes les plus tragiques du XXe siècle, notamment la Seconde Guerre mondiale (à travers son engagement dans la Résistance et son expérience de déportée) ; la guerre froide (elle dénonce dès 1951 le stalinisme) ; la guerre d'Algérie (dénonciation de la torture pratiquée par l'armée française et des violences et exactions développées par chaque camp).

La trajectoire de Germaine Tillion est exceptionnelle à de nombreux titres. Par le fait, tout d'abord, qu'elle fut une femme. Dans une société qui restait largement masculine et dans laquelle les femmes n'avaient ni les mêmes droits ni les mêmes possibilités d'action que les hommes, son parcours intellectuel, ses brillantes études et le rôle de premier plan qu'elle joua dans la Résistance ou lors de la guerre d'Algérie sont tout à fait remarquables et rares pour les femmes de sa génération. Par la précocité et la lucidité de ses engagements ensuite. L'engagement résistant de Germaine Tillon apparaît à ce titre tout à fait symbolique puisque l'ethnologue appartient à cette poignée d'hommes et de femmes qui, dès les premiers mois de l'Occupation allemande, ont « cherché à faire quelque chose ». Germaine Tillion incarna au plus haut point cette « première Résistance » qui se développa à la fin de l'année 1940, autour notamment du réseau du musée de l'homme. De même, la dénonciation du stalinisme développée par Germaine Tillion, dès 1951, apparaît elle aussi très précoce, alors que Staline faisait encore l'objet d'un véritable culte au début des années 1950 et qu'il faudra attendre 1956 pour que la dénonciation de ses crimes par Khrouchtchev soit reprise par une partie de l'intelligentsia française. Enfin, Germaine Tillion fut également l'une des premières à saisir les dérives du système colonial français, ayant conscience, dès la fin des années 1930, dans le cadre de ses travaux d'ethnologue, des nombreux problèmes qui traversaient la société algérienne et de la grande misère dans laquelle vivait une partie importante de la population musulmane. Revenant en 1954 dans un territoire qu'elle connaissait si bien, avec une mission d'observation confiée par le ministère de l'Intérieur au lendemain des événements de la « Toussaint rouge », Germaine Tillion dénonça avec force ce qu'elle dénomma la « clochardisation de la population algérienne ». Elle s'efforça de lutter contre ce processus de paupérisation en animant des « centres sociaux » destinés à apporter une aide sur le plan économique, mais aussi en matière d'éducation aux familles paysannes algériennes. Mais l'un des engagements qui a peut-être été le plus célèbre pour Germaine Tillion reste, à partir de 1957, sa dénonciation de la torture en Algérie et de la violence développée par chaque camp. L'ethnologue joua, à l'occasion de la bataille d'Alger, un rôle méconnu, servant d'intermédiaire auprès du chef nationaliste du FLN, Yacef Saâdi. Celui-ci accepta un entretien avec elle, au cours duquel il annonça sa volonté de mettre fin aux attentats aveugles de son organisation en contrepartie d'un arrêt des exécutions capitales perpétrées contre des militants du FLN.

Bibliographie

- Nancy Wood, Germaine Tillion, une femme mémoire, d'une Algérie à l'autre, Paris, éditions Autrement, 2003.

- Germaine Tillion, A la recherche du vrai et du juste, à propos rompus sur le siècle, Paris, Seuil, 2001.

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