Pierre Vidal-Naquet et son engagement contre la torture pendant la guerre d’Algérie

Date de diffusion : 07 déc. 1998

L’historien Pierre Vidal-Naquet explique son engagement contre la torture pendant la guerre d’Algérie. Il évoque en particulier son action dans l’affaire Maurice Audin. Il se réfère à l’exemple des intellectuels dreyfusards, dont celui de Jean Jaurès.

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Informations et crédits

Type de ressource :
Forme :
Collection :
Le Cercle de minuit
Production :
INA
Page publiée le :
29 mai 2018
Modifiée le :
19 sept. 2022
Référence :
00000001896

Contexte historique

Par Christophe Gracieux

Historien spécialiste de la Grèce ancienne, Pierre Vidal-Naquet (1930-2006) s’est pleinement engagé contre le recours à la torture pendant la guerre d’Algérie. Prenant pour modèle les intellectuels dreyfusards, et plus particulièrement Jean Jaurès, il milite activement contre une pratique contraire aux valeurs républicaines. Il est aussi hanté par le souvenir de son père, torturé par la Gestapo en 1944 avant d’être tué à Auschwitz avec sa mère.

L’engagement de Pierre Vidal-Naquet contre la torture débute en 1957. Alors assistant d’histoire ancienne à l’université de Caen depuis novembre 1956, il fait publier en avril 1957 dans la revue Esprit un article de son ami Robert Bonnaud témoignant de l’usage de la torture par l’armée française en Algérie. Puis il s’engage pleinement dans l’affaire Maurice Audin. Celui-ci, jeune enseignant de mathématiques à l’université d’Alger, militant communiste anticolonialiste, est arrêté le 11 juin 1957, au cours de la bataille d’Alger, par des parachutistes français puis porté « disparu » à la suite d’une prétendue évasion. En novembre 1957, Pierre Vidal-Naquet prend alors part avec Laurent Schwartz, Jacques Panijel, Luc Montagnier et Michel Crouzet à la création du Comité Maurice Audin, pour obtenir la vérité sur le sort de Maurice Audin. Ce comité, inspiré des comités dreyfusards, se réunit régulièrement jusqu’en 1962.

Puis le 12 mai 1958, à la veille de l’insurrection d’Alger, Pierre Vidal-Naquet publie L’Affaire Audin aux Éditions de Minuit. Dans cet ouvrage, sur la quatrième de couverture duquel il met symboliquement un texte de Jean Jaurès extrait des Preuves, il s’attache à démêler les circonstances de la « disparition » de Maurice Audin. Jugeant son évasion impossible, il défend la thèse de sa mort lors d’une séance de torture. Selon lui, son décès a ensuite été maquillé en prétendue « évasion » par des militaires, embarrassés par le cadavre d’un Européen. Pierre Vidal-Naquet continue par la suite de rassembler une abondante documentation sur la torture. Il agit ainsi à la fois comme militant et comme historien : « De 1958 à 1962, je voulais agir, mais agir en réfléchissant. Pas un instant, je n’oubliai que j’étais historien. » (Mémoires, tome 2).

En mai 1960, il fonde un journal, Vérité-Liberté, avec Paul Thibaud, alors secrétaire de rédaction à Esprit. Ce périodique semi-clandestin combat la torture et soutient insoumis et partisans du FLN. Signataire du « Manifeste des 121 sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », publié le 6 septembre 1960 dans Vérité-Liberté, Pierre Vidal-Naquet est inculpé puis suspendu de ses fonctions d’assistant à l’université de Caen sans privation de son traitement. Il témoigne également à plusieurs procès dont celui du réseau Jeanson en 1960.

Après la guerre, il continue à œuvrer pour le dévoilement des responsabilités de l’armée et de l’État dans le recours à la torture. Dans La Raison d’État, parue en avril 1962 juste après la signature des accords d’Évian, il montre que la torture a bien été une pratique décidée et organisée par l’État. S’il se consacre principalement à ses recherches sur la Grèce ancienne à compter de 1962, il n’en perd pourtant pas de vue la guerre d’Algérie. Il publie ainsi La Torture dans la République en 1972 puis Les Crimes de l’armée française en 1975.

Il ne relâche par ailleurs jamais son action pour que l’affaire Audin ne soit pas étouffée. Il adhère également à l’association « 17 octobre 1961 : contre l’oubli ». Il signe aussi un appel dans L’Humanité le 31 octobre 2000 invitant les plus hauts représentants de l’État à « condamner la torture qui a été entreprise [au nom de la France] durant la guerre d’Algérie. »

Témoignages de Pierre Vidal-Naquet

  • « Une fidélité têtue. La résistance française à la guerre d’Algérie », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, avril-juin 1986, p. 3-19.
  • Face à la raison d’État. Un historien dans la guerre d’Algérie, La Découverte, 1989.
  • Mémoires, tome 2, Le Seuil/La Découverte, 1998.


Éclairage média

Par Christophe Gracieux

Cet entretien avec l’historien Pierre Vidal-Naquet portant sur son engagement contre la torture pendant la guerre d’Algérie est diffusé le 7 décembre 1998 sur France 2 dans l’émission littéraire Le Cercle. Celle-ci, précédemment intitulée Le Cercle de minuit de 1992 à 1998, est présentée par Philippe Lefait, ancien chef du service de politique étrangère d’Antenne 2 et présentateur du journal télévisé de vingt heures.

L’émission du 7 décembre 1998 est consacrée à l’engagement. Cinq hommes sont alors invités pour témoigner de leurs engagements et de la signification de ceux-ci : Pierre Vidal-Naquet, Johnny Clegg, Gérard Garouste, Charles Fiterman et François Gèze. Assis autour de petites tables, dans un décor sans public, ils répondent aux questions de Philippe Lefait. Il ne s’agit cependant pas d’une succession d’entretiens individuels mais d’une discussion ouverte : les invités peuvent échanger entre eux et réagir quand ils le souhaitent. Par ailleurs, lorsque l’un invité s’exprime, la caméra filme aussi en gros plan les autres.

Tous « hommes d’engagement » (Philippe Lefait), ils ont des parcours très différents. Johnny Clegg, chanteur sud-africain, n’a cessé de lutter contre l’apartheid dans son pays. Charles Fiterman, à « l’engagement protéiforme » selon Philippe Lefait, a été ministre communiste chargé des Transports dans les gouvernements de Pierre Mauroy de 1981 à 1984 avant de rejoindre le Parti socialiste en 1998. François Gèze, fondateur et président des Éditions La Découverte à compter de 1983, est pour sa part un éditeur très engagé. Gérard Garouste, peintre français, s’est quant à lui « engagé de plusieurs manières » selon Philippe Lefait, en créant notamment en 1991 La Source, association destinée à l’apprentissage de la peinture par les enfants et jeunes en difficulté.

Pierre Vidal-Naquet est le cinquième invité du Cercle le 7 décembre 1998 et le premier interrogé par Philippe Lefait. Âgé de soixante-huit ans, l’historien spécialiste de la Grèce ancienne vient alors de publier le second tome de ses mémoires, Le Trouble et la lumière, 1955-1998, un an après avoir pris sa retraite de l’École des hautes études en sciences sociales où il enseignait depuis 1966. Dans l’extrait présenté ici, Philippe Lefait, tenant d’ailleurs son ouvrage entre ses mains, l’interroge sur son engagement pendant la guerre d’Algérie. Pierre Vidal-Naquet, relancé à deux reprises, s’exprime ainsi longuement. Il explique son engagement contre la torture pendant la guerre d’Algérie par son histoire familiale – ses parents ont été arrêtés par la Gestapo puis déportés à Auschwitz où ils sont morts –, le contexte général de la décolonisation et les inégalités dont étaient victimes les Algériens. Il évoque ensuite son action dans l’affaire Maurice Audin avec la publication en 1958 de L’Affaire Audin, son tout premier ouvrage : « Mon travail d’historien a consisté (…) à reconstituer ce qui s’était réellement passé » ; « nous avons démontré qu’une comédie infâme avait été jouée ». Pierre Vidal-Naquet rattache enfin son engagement au modèle des intellectuels dreyfusards et plus particulièrement à Jean Jaurès, auteur en 1898 des Preuves, dans lequel il avait démontré l’innocence d’Alfred Dreyfus et la culpabilité des plus hautes autorités militaires et politiques.

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