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Les funérailles de Victor Hugo, apothéose républicaine

Date de diffusion : 06 janv. 1984

Retour en images, grâce aux clichés d’Eugène Danguy, sur le déroulé des funérailles nationales de Victor Hugo en 1885, à Paris. Ou comment ce grand moment d’expression démocratique marqua aussi un temps de consécration républicaine pour les masses populaires.

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Informations et crédits

Type de ressource :
Forme :
Réalisation :
Paradisi Marcello
Page publiée le :
22 mai 2020
Modifiée le :
19 sept. 2022
Référence :
00000004076

Contexte historique

Par Isabelle Chalier

L’existence de ce reportage tourné en 1984 pour FR3 Aquitaine vient rappeler l’importance de Bordeaux pour Victor Hugo qui y est passé à trois reprises : à l’âge de 9 ans en route vers l’Espagne ; en 1843, à l’occasion d’un voyage dans les Pyrénées et, surtout, en 1871. À cette date, Paris est occupée par les Prussiens et l’Assemblée nationale doit quitter Paris. Le 14 février, Victor Hugo, député républicain âgé de 69 ans, s’installe donc en ville accompagné de cinq membres de sa famille et de ses domestiques et siège avec ses pairs au Grand Théâtre de Bordeaux. Il y prononce d’ailleurs un discours historique le 1er mars 1871 sur la guerre et sur la paix.

Victor Hugo n’est alors pas un novice en politique. Légitimiste sous la Restauration, il adhère à la monarchie de Juillet tout en critiquant la peine de mort et en défendant la cause du peuple. Tout bascule avec la Révolution de 1848. Élu député de la Seine en 1848 à l’Assemblée constituante, réélu, sur l’aile gauche cette fois, en 1849 à l’Assemblée législative de la IIe République, il fait entendre ses combats pour la liberté de la presse, contre la misère, contre la guerre, contre la peine de mort. Le coup d’État, puis la proclamation du Second Empire le contraignent à l’exil jusqu’en 1870. Au lendemain de la proclamation de la IIIe République, le 5 septembre 1870, il est accueilli gare du Nord par une foule immense. L’identification du grand homme à la république est désormais scellée. En 1881, à l’occasion de ses 80 ans, il reçoit en grande pompe les hommages de l’État et de la nation, incarnant par son cheminement complexe et la traversée du siècle, l’itinéraire d’un peuple en quête de république. Cette cérémonie vient ainsi préfigurer les funérailles nationales du poète qui meurt le 22 mai 1885.

Plus généralement, les funérailles constituent un rite de passage durant lequel le corps devient un objet sacré autour duquel la communauté se rassemble. Ce rite, de nature privée, acquiert pour les figures historiques de la république une signification politique particulière et devient un événement dans la lignée d’autres cérémonies du pouvoir. Les funérailles royales, quant à elles, insistaient sur la distance entre le roi et ses sujets. Avec la Révolution, les funérailles perdent leur dimension religieuse pour prendre un caractère proprement républicain et devenir plus pédagogiques, tout en instaurant un rapprochement entre le défunt et les citoyens. Elles viennent célébrer le grand homme, figure qui apparaît au XVIIIe siècle sous l’influence des Lumières et se distingue du roi et de la noblesse parce que sa réussite repose sur les talents et les mérites. Sous la Restauration et le Second Empire, elles sont l’occasion pour les républicains d’exprimer leurs idées jugées subversives, ainsi lors des obsèques du général Foy en 1825 ou du journaliste Victor Noir assassiné en 1870 par le prince Pierre-Napoléon Bonaparte. À partir de la IIIe République, elles associent à la fois un caractère intégrateur (réunir la nation autour des valeurs républicaines) et exclusif (rejeter ceux qui ne partagent pas ces valeurs, avec cette anecdote rapportée dans le reportage concernant le spectateur allemand qui ne se serait pas découvert durant la cérémonie).

Les funérailles de Victor Hugo, qui rassemblèrent plus de 2 millions de personnes, sont en ce sens révélatrices de la politisation des catégories populaires et de leurs émotions et de l’apprentissage des pratiques sociales dans l’espace public. Véritable triomphe pour le régime, elles ont constitué un modèle pour celles qui ont suivi, intellectuels, scientifiques (Pasteur), hommes politiques (Jaurès, Poincaré…) et militaires (Foch). En retrait sous la IVe République, elles reprennent de la vigueur sous la Ve République qui remet à l’honneur les grandes figures, même si de Gaulle, Pompidou et Mitterrand ont refusé les obsèques nationales.

Éclairage média

Par Isabelle Chalier

Le reportage met en avant un fonds photographique rare et précieux, celui d’Eugène Danguy (1831-1889) présenté au début de la vidéo. Photographe professionnel, il s’est lancé durant les années 1870 dans la projection lumineuse et les lanternes magiques en combinant photographie, peinture et surimpression et en créant des fondus enchaînés ou dissolving views. Les images ainsi produites, appelées diaphanorama (et non diaphorama comme le dit le commentateur), à mi-chemin entre la photographie et le cinématographe, étaient projetées dans des théâtres et cafés. Danguy était également attaché photographe auprès du ministère de l’Instruction publique pour lequel il a réalisé un reportage photographique des funérailles de Victor Hugo le 31 mai et le 1er juin 1885, travail d’un intérêt majeur pour « son actualité et sa vérité » (comme le rappelle Danguy lui-même). Composé de 39 plaques encadrées de bois de 12,5 cm sur 22,5 cm, ce fonds a été acquis par la Cinémathèque française en 2015 avec la collection du diaphanorama. Afin de donner du relief, chaque image était rehaussée de couleurs à la main, selon un procédé de photochromie.

À l’aide de ce corpus, Jean-Marie Planes, écrivain bordelais, agrégé de lettres et producteur d’émissions littéraires pour France 3 Aquitaine comme L’Aquitaine à livre ouvert à partir de 1983, retrace pas à pas l’événement. Il rappelle le décès de l’écrivain dans son hôtel particulier (plaque 3) aujourd’hui détruit et dans lequel était installé le poète depuis 1878 au 130 avenue d’Eylau, devenue, en 1881, à l’occasion des 80 ans du grand homme, le 50 avenue Victor-Hugo. Il émaille son récit d’anecdotes sur le corbillard et les couronnes mortuaires : la plaque 5 (sur laquelle zoome le réalisateur) figure la levée du corps le 31 mai à 6 heures du matin, conduit jusqu’au corbillard « du pauvre » (tiré par deux chevaux comme Hugo l’avait exigé dans son testament) recouvert de de fleurs. Sur la plaque 6, l’arc de Triomphe recouvert par Charles Garnier d’un voile noir abrite le cercueil déposé sur un catafalque. Le narrateur rappelle alors les bousculades et les incidents qu’a rapporté la presse contemporaine déplorant parfois l’ambiance (trop) festive et l’atmosphère (trop) profane. C’est le cas, sans surprise, du Figaro ou encore du journal catholique La Croix. Les images qui suivent (les plaques 7 à 17), réalisées selon un point de vue quasi identique depuis la place de la Concorde en direction des Champs-Élysées et de l’arc de Triomphe, montrent les groupes venus rendre hommage au grand homme, la garde républicaine, les cuirassiers, la délégation des gens de lettres, les étudiants… Le texte lyrique, extrait des Déracinés (1897) de Maurice Barrès, scande les images et célèbre la communion mystique d’une nation unie en une même ferveur. L’apothéose (terme que reprend le commentateur) hugolienne devient ainsi un objet littéraire pour des auteurs comme Barrès, Bloy ou encore Léon Daudet.

Les photographies épousent ensuite le cortège qui emprunte le pont de la Concorde, le boulevard Saint-Germain et le boulevard Saint-Michel jusqu’au Panthéon et révèlent la pompe cérémonielle et l’instrumentalisation du moment par la république, ainsi que le rappelle justement Jean-Marie Planes et ce, dans un contexte de divisions politiques et de crise coloniale (la question du Tonkin). La fin du reportage, illustrée par les dernières plaques prises depuis la rue Soufflot, s’attarde sur la polémique autour de la panthéonisation du grand homme. Le Panthéon, une église édifiée par Louis XV et désacralisée en 1791, abrite déjà les restes de Mirabeau et de Voltaire. Au gré des bouleversements politiques, il retrouve des fonctions religieuses entre 1806 et 1885, date à laquelle il est rendu à sa destination laïque à l’occasion des funérailles de Victor Hugo (1). En réalité, il était prévu que Victor Hugo soit inhumé dans le caveau familial au Père-Lachaise, mais le gouvernement prend la décision de l’ensevelir au Panthéon, ce qui suscite l’ire des catholiques et de la droite qui craint les débordements. L’unité politique a fait long feu et le républicain Hugo, le père voire le grand-père du régime, a éclipsé pour longtemps le génie du verbe…

(1) Voir à ce propos le document Historique du Panthéon à l'occasion de l'investiture de François Mitterrand.

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