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1906-1979 : de la Perse à l’Iran des chahs

Copyright de l'image décorative: Wikimedia commons - Domaine public

Mohammad Reza, chah d'Iran (1941-1979)
Par Antoine BourguilleauChargé d'enseignement à Paris 1
Publication : 29 mars 2024 | Mis à jour : 30 mars 2024

Niveaux et disciplines

Depuis 1796, la dynastie des Qadjars règne sur la Perse et elle n’a pu empêcher le lent déclassement de cette puissance moyen-orientale. À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, des souverains (chah, en persan) se succèdent qui, tout en voulant moderniser le pays, ne font qu’accroître son endettement et sa dépendance envers l’Europe, provoquant un mécontentement croissant. Sur le plan international, un conflit va jouer un rôle important dans la contestation du pouvoir des Qadjars : la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Pour la première fois, un pays asiatique a vaincu une importante nation occidentale, faisant entrer le Japon dans le cercle des grandes puissances. Dans une Perse fière de son histoire, mise depuis des années en coupe réglée par les Etats européens, ce triomphe sonne comme un espoir.

En 1906, des troubles éclatent. Une élite intellectuelle, essentiellement urbaine, souhaite des changements en profondeur. Ce n’est plus le chah alors au pouvoir qui est visé, mais bien le caractère autocratique du régime. La révolution prend une coloration nationaliste : ce sont les concessions accordées aux puissances étrangères, conséquence de l’état déplorable des finances, qui mettent le feu aux poudres.

1906 : le premier parlement de Perse

Les opposants demandent la création d’un parlement et la réduction des pouvoirs du chah. Les religieux sont partagés. Certains voient la création de ce parlement, le Madjlis, comme une bonne manière de lutter contre la corruption d’un régime qui ne les favorise pas assez à leurs yeux. D’autres craignent qu’une constitution mette sur un pied d’égalité musulmans et non-musulmans, une hérésie selon eux. Sous la pression, le chah doit céder et le parlement est créé. Le souverain meurt six mois plus tard et son successeur tente de renverser la tendance par le biais d’un coup d’État auquel la brigade cosaque – une unité de mercenaires russes pour l’essentiel chargée de la protection du régime – participe en attaquant le bâtiment du parlement. Le Madjlis est dissous, mais ce n’est que de courte durée : début 1909, les constitutionnalistes déposent le chah, installent son fils mineur sur le trône et rétablissent le parlement. Russes et Britanniques rivalisent d’efforts pour étendre leur emprise en Perse jusqu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale. En 1907, ils se mettent même d’accord pour se partager les zones d’influence dans le pays – sans que ce dernier soit consulté. En 1917, une des conséquences de la révolution russe est une tentative britannique d’imposer un protectorat sur la Perse, en vain. La dynastie des Qadjars est à bout de course et il ne faudrait pas grand-chose pour qu’elle s’effondre.

photo en noir et blanc d'une assemblée d'hommes, portant tunique et turban, assis en groupe dans la cour d'un bâtiment.

En 1906, des représentants du premier Parlement de Perse, le Madjlis, prennent la pose devant l'académie militaire, alors siège de cette assemblée. (Photo Library of Congress, World digital library).

1925 : l’avènement de la dynastie Pahlavi

Le 21 février 1921, Reza Khan, qui commande depuis quelques mois la brigade cosaque, prend le pouvoir. Quatre ans plus tard, en 1925, il dépose le dernier souverain et monte sur le trône le 25 avril 1926.

Reza Chah, fondateur de la dynastie Pahlavi, photographié au début des années 1930 (Wikimedia commons, domaine public)

 

Reza Chah prend alors le patronyme dynastique de Pahlavi, du nom de la langue parlée en Perse sous les Sassanides[1] Les Sassanides sont une dynastie perse qui règne sur l’Iran du IIIe et VIIe siècle de notre histoire. Elle lutte contre Byzance et connait un arrêt brutal avec l’expansionnisme de l’Islam qui met un terme à son existence. , et entame des réformes sur le modèle de Mustafa Kemal en Turquie : l’armée et la justice connaissent de grandes transformations, le pays s’industrialise, son réseau routier et ferroviaire se développe tandis que le pouvoir du clergé est encadré, ce qui n’est pas sans provoquer de nouveaux troubles dans les zones rurales notamment, où le clergé demeure tout puissant. Le régime adopte un ton très nationaliste et revendique l’histoire de la Perse dans toute sa complexité et sa durée, depuis les Achéménides, fondateurs de la Perse au VIe siècle av. J.-C., jusqu’à la période contemporaine. En 1928, la Perse proclame sa neutralité et récuse les traités d’extraterritorialité qui accordent des droits particuliers aux grandes puissances européennes. En 1932, Reza Chah révoque la concession accordée à l’Anglo-Persian Oil Company (APOC) qui exploite le pétrole persan pour négocier un accord plus favorable à son pays, ce qui n’est pas sans provoquer des tensions avec la Grande-Bretagne.

1935 : la Perse devient l’Iran

En 1935, Reza Chah change le nom du pays. La Perse devient l’Iran, afin de renouer avec ses racines indo-européennes et impériales – un virage qui s’accompagne par une proximité croissante avec les puissances de l’Axe (Troisième Reich, Italie, Japon). Quand, en 1941, le chah d’Iran refuse de laisser transiter du matériel allié à destination de l’URSS en guerre contre l’Allemagne nazie, Britanniques et Soviétiques envahissent le pays. Reza Chah est contraint d’abdiquer en faveur de son fils, Mohammed Reza Chah Pahlavi, avant d’être envoyé en exil. Il mourra en Afrique du Sud en 1944.

Le nouveau souverain vit désormais sous une épée de Damoclès, ce qui ne l’empêche pas d’affirmer son pouvoir en s’appuyant notamment sur une ressource lucrative dont l’exploitation s’accroit de manière exponentielle : le pétrole. En 1942, la production annuelle en Iran atteint 7 millions de tonnes et s’envole à 27 millions en 1949.

1951 : les nationalisations de Mossadegh

Sous l’impulsion de son Premier ministre Mossadegh, arrivé au pouvoir en 1951, l’Iran décide de nationaliser sa florissante industrie pétrolière, avec la bénédiction du chah. Mais les grandes compagnies britanniques et américaines, qui bénéficiaient jusqu’alors de cette manne, ne l’entendent pas de cette oreille. L’Anglo-Iranian Oil Company (AIOC, qui a succédé à l’APOC) fait part de son mécontentement. Il faut dire que la décision est brusquée : l’Iran ne possède ni les compétences requises en interne – presque aucun ingénieur ou cadre dirigeant n'est iranien – ni suffisamment de pétroliers pour transporter le pétrole produit. La pression monte tandis que la production pétrolière s’effondre. Cette « crise d’Abadan », du nom du terminal pétrolier de l’AIOC, provoque de grandes tensions entre Londres et Téhéran que les États-Unis, dans un premier temps, tentent d’apaiser en jouant les médiateurs. Le chah lui-même, influencé en sous-main par ses soutiens occidentaux, prend de plus en plus ses distances avec son Premier ministre. Mais devant l’entêtement de Mossadegh, qui poursuit par ailleurs ses efforts de laïcisation de l’État et de nombreuses réformes agraires et sociales, Londres et Washington décident de se débarrasser de lui en organisant un coup d’État.

1953 : l’opération « Ajax » pour renverser Mossadegh

Le 19 août 1953, alors que le chah a quitté l’Iran, officiellement pour prendre un peu de repos, Mossadegh est renversé. Les services de renseignements états-uniens (CIA) et britanniques (SIS), responsables de cette opération baptisée « Ajax », ont fait courir le bruit que Mossadegh aurait cherché à se rapprocher de l’Union soviétique – une accusation synonyme de gros ennuis en ces temps de guerre froide. Mossadegh chassé du pouvoir et exilé, le chah peut revenir en Iran. Mais sa crédibilité est fortement entamée auprès des élites qui soutenaient la politique de Mossadegh, malgré le contentement d’une partie du clergé chiite, ravie de voir un adversaire quitter la scène politique. En septembre 1954, de nouveaux accords sont signés avec les compagnies pétrolières, américaines et britanniques pour l’essentiel, ce qui permet à l’Iran de récupérer 50 % des bénéfices de l’industrie pétrolière.

Date de la vidéo: 1953 Collection:  - Journal Les Actualités françaises

La chute de Mossadegh en Iran en 1953

Les revenus du pétrole donnent au pays des ressources financières qui lui permettent d’engager des réformes de fond de la société iranienne, tout en prenant un virage de plus en plus autoritaire. L’opposition politique est muselée, la loi martiale instaurée pendant quatre ans et le pouvoir se dote d’instruments de contrôle et de coercition d’une grande efficacité. La Savak, la police politique du régime, est créée en 1957.

Ce serrage de vis est accompagné d’une série de réformes visant à faire entrer l’Iran dans la modernité et à en faire une grande puissance régionale. C’est ainsi qu’en 1958, le chah décide de la redistribution des terres de la couronne et de l’État, donnant le départ d’une immense réforme agraire, prélude à ce que l’on va appeler la « révolution blanche » et qui débute en 1963. En effet, 30 % des terres sont détenues par 0,2 % de la population. Le régime décide de fixer la taille maximale des exploitations entre 10 et 15 hectares en fonction de l’irrigation disponible. En 1966, les résultats sont là : près de 11 millions d’Iraniens ont bénéficié de ces réformes, soit plus de la moitié de la population du pays, alors estimée à 20 millions de personnes.

Date de la vidéo: 1959 Collection:  - Cinq Colonnes à la une

Le Shah d'Iran en 1959

Le droit de vote des femmes : un « casus belli » pour les ayatollah

Le régime met également l’accent sur l’éducation et notamment en dehors des zones urbaines. Les écoles sont mixtes et, tandis qu’entre 1953 et 1970 la population de l’Iran double, le taux de scolarisation dans le secteur primaire, lui, quadruple. Chez les étudiants, il est même multiplié par huit ! Des progrès qui ne sont pas du goût de tous. L’obtention du droit de vote pour les femmes en 1963 et leur accès croissant à l’éducation est source de tensions avec le clergé qui s’y oppose avec une grande force. Parmi les ayatollah (dignitaires du clergé chiite) à croiser le fer avec le chah, un certain Ruhollah Khomeyni, futur guide suprême de la révolution islamique qui n’hésite pas à menacer de mort les parlementaires qui valideraient ce qu’il tient pour une abomination. Sous la pression, le chah recule sur le vote des femmes, donnant des ailes au clergé qui s’enhardit dans ses demandes.

Mohammad Reza réalisant qu’il ne fera pas à lui seul plier ses opposants religieux, alliés aux propriétaires terriens, opte pour une solution sortie des urnes : un référendum. Un choix tactique lui permettant de jouer « le peuple » contre les élites – et notamment l’ayatollah Khomeyni qui de nouveau voue le régime aux gémonies : il faut dire qu’en sus d’être une autorité religieuse, Khomeyni est aussi un grand propriétaire terrien ! Le référendum est un plébiscite qui donne les mains libres au chah pour accélérer ses réformes et finalement faire adopter le vote des femmes. À compter d’octobre 1963, des jeunes hommes et des jeunes femmes, convoqués pour effectuer leur service militaire, sont déployés dans « l’armée de la connaissance ». L’action de ce corps enseignant en charge de l’alphabétisation dans les campagnes est responsable de la hausse spectaculaire de la scolarisation dans le pays. Cette situation continue d’irriter fortement le clergé, qui était jusqu’alors en charge de l’éducation.

Cette « révolution blanche » fait de l’Iran un pays qui compte dans la région, lui conférant une image de modernité qui tranche avec celle de ses voisins. La manne pétrolière y est pour beaucoup : le pays produit 300 millions de tonnes de pétrole en 1973, au moment du premier choc pétrolier, ce qui fait de lui le 2e exportateur mondial, à quoi viennent s’ajouter les nombreux gisements de gaz.

Date de la vidéo: 2023 Collection:  - La Grande Explication

1973 : Le premier choc pétrolier

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En 1974, le taux de croissance du pays est de 12 %. Les investisseurs se bousculent. Le pays passe même plusieurs accords avec des puissances occidentales pour l’installation de centrales nucléaires sur son sol et notamment avec le consortium européen Eurodif (France, Belgique, Espagne, Suède).

Mais le régime prend un tournant de plus en plus autoritaire : en 1975, tous les partis politiques sont dissous. L’Iran est la plus grande puissance militaire du Moyen-Orient, ce qui inquiète l’Irak voisine et crée des tensions avec le royaume sunnite d’Arabie Saoudite. Ce virage autoritaire provoque en 1978 une crise intérieure qui débouche sur le renversement du régime du chah et l’instauration de la République islamique d’Iran avec, à sa tête, un opposant de longue date : l’ayatollah Khomeyni.

Date de la vidéo: 2019 Collection:  - La Grande Explication

La révolution iranienne

Pour aller plus loin

• Retrouvez deux autres articles sur l'histoire de l'Iran au XXe siècle :

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• Un repère sur la République islamique d'Iran sur le site Passerelles de la BnF :

capture d'écran du site internet BnF passerelles. Photo d'une manifestation de masse à Téhéran, la foule brandit un portrait de l'ayatollah Khomeyni.

• Un dossier de la BnF consacré au photojournaliste Reza, originaire d'Iran. Ses photos de la révolution de 1978-79 montrent comment l'espoir a cédé la place à la répression :

capture d'écran du site internet BnF Reza photos. Photo en noir et blanc d'un homme tenant des portraits d'hommes aux yeux bandés. Sur le mur du fond sont affichés des affiches de l'ayatollah Khomeyni.

Notes de bas de page

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