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Rimbaud-Verlaine : une passion qui défie les conventions

Copyright de l'image décorative: © Félix Régamey, Domaine public, via Wikimedia Commons

Par Jean-Clément Martin BorellaJournaliste histoire et culture
Publication : 13 mai 2024 | Mis à jour : 20 mai 2024

Niveaux et disciplines

Entre 1871 et 1873, les deux poètes vivent une relation amoureuse tumultueuse. Deux années de passion qui ont marqué durablement deux histoires : celle de la littérature et celle des mentalités.

 

La relation entre Paul Verlaine et Arthur Rimbaud est celle d’un amour impossible, autant par l’inadéquation entre leurs deux tempéraments que par les mœurs corsetées du XIXe siècle.

En septembre 1871, Rimbaud, jeune Ardennais de 16 ans, débarque à Paris à l’invitation de Verlaine, de dix ans son aîné. Depuis plusieurs semaines, les deux poètes échangent des lettres et Verlaine, subjugué par les écrits de l’adolescent, veut le présenter au milieu littéraire parisien.

Coin de table d'Henri Fantin-Latour

Sur ce détail de Coin de table, une peinture d'Henri Fantin-Latour, Paul Verlaine (à gauche) et Arthur Rimbaud, à son côté et le visage tourné vers son ami, sont attablés. Rimbaud soutient son menton avec sa paume. Il a les cheveux en bataille.

Détail de Coin de table, d'Henri Fantin-Latour. 1872.

Une rencontre fracassante

Sans ressources, Rimbaud loge chez les beaux-parents du poète et partage le quotidien de Verlaine, marié et bientôt père. Son épouse, Mathilde Mauté, demi-sœur d’un de ses amis, qu’il a épousée en août 1870, donne en effet naissance à un garçon, Georges, le 30 octobre 1871. 

Mathilde Mautet

Portrait de Mathilde Mautet

Mathilde Mautet. © Alphonse Liebert.

Le talent, l’originalité et l’audace de Rimbaud impressionnent Verlaine, mais le jeune prodige déplaît à Mathilde, délaissée et malmenée, ainsi qu’aux parnassiens [1] Le Parnasse, ou mouvement parnassien, est un mouvement poétique apparu en France dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il tire son nom du recueil poétique Le Parnasse contemporain publié entre 1866 et 1876 par l’éditeur Alphonse Lemerre.  Sous la figure tutélaire de Théodore de Banville, ce mouvement défend l’idée d’un art qui n’aurait pas d’autre but que lui-même et trouverait sa beauté au travers d’une forme parfaite. Le poète doit être un artisan consciencieux qui se consacre à son objet sans faire part de ses états d’âme.  qui, après une altercation, l’écartent de leur groupe. Souhaitant redéfinir les limites assignées à la poésie, Rimbaud ne peut supporter les règles strictes et la mièvrerie de ce mouvement à la mode. Un soir, il craque et ponctue chaque vers récité par Auguste Creissels d’un éclatant : « Merde ! ». Pris à parti par Étienne Carjat, il blesse celui-ci à l’œil d’un coup de canne-épée.

Le 8 décembre 2005, dans l’émission 2 000 ans d’histoire de France Inter, l’écrivain Jean-Joseph Julaud revient sur cet épisode de l'aventure littéraire de Rimbaud.

Une année de vie commune

Rimbaud et Verlaine passent leur temps ensemble et des rumeurs ne tardent pas à se répandre au sujet de leur relation. Dans ce contexte, Rimbaud veut fuir Paris et emmener son amant avec lui.

Le 7 juillet 1872, Verlaine abandonne femme et enfant pour vivre sa passion, loin de Paris et des regards. Les deux amants s’installent à Bruxelles, en Belgique, mais Mathilde et sa mère viennent l’y retrouver et lui rappeler ses responsabilités. S’il accepte au départ de reprendre le train pour Paris, il décide finalement de rebrousser chemin, écrivant bientôt à Mathilde : 

Misérable fée carotte, princesse souris, punaise qu'attendent les deux doigts et le pot, vous m'avez fait tout, vous avez peut-être tué le cœur de mon ami ; je rejoins Rimbaud, s'il veut encore de moi après cette trahison que vous m'avez fait faire.

Paul Verlaine à son épouse, Mathilde, juillet 1872.

Les amants partent à Londres où, durant des mois, leurs journées sont rythmées par la création poétique, l’alcool et les disputes.

« Verlaine, en qui dormaient des virtualités de révolte, s’excitait sous le fouet de tant de puissance sensorielle. »

Paterne Berrichon, le beau-frère posthume de Rimbaud, qui s’attachera à faire connaître l’œuvre du poète de Charleville.

Las de cette relation instable, Verlaine veut, au début du mois de juillet 1873, renouer avec sa femme et retourne ainsi à Bruxelles, d’où il menace de se suicider si Mathilde ne lui pardonne pas. Déchiré entre la raison et la passion, il accepte cependant que Rimbaud le rejoigne à son hôtel. Et, le 10 juillet 1873, après une nouvelle dispute, Verlaine tire deux coups de feu sur son amant, qu’il blesse à la main. S’il n’envisage pas tout de suite de porter plainte, Rimbaud se sent à nouveau en danger quelques heures plus tard, lorsqu’il se rend à la gare, suivi de près par Verlaine. Il demande alors de l’aide à un gendarme, qui conduit les poètes au commissariat. 

 

Les enquêteurs s’intéressent davantage à leur relation qu’aux coups de feu. Les deux amants nient toutes relations sexuelles : « Je ne veux pas me donner la peine de démentir pareille calomnie », déclare Rimbaud, quand Verlaine assure que sa femme a inventé cette histoire « pour lui nuire » et « appuyer sa demande de séparation ». Mais le compte-rendu de la visite médicale de Verlaine est implacable : « De cet examen, il résulte que Paul Verlaine porte sur sa personne des traces d’habitudes de pédérastie active et passive », écrivent les docteurs. Et si Rimbaud retire sa plainte, Verlaine est tout de même condamné à deux ans de prison, à Mons, en Belgique. C’est avant tout son homosexualité qui est condamnée, plus que sa tentative d’assassinat. Pendant sa détention, Verlaine continue à écrire des poèmes.

Les poètes ne se reverront qu’une seule fois : en 1875, à Stuttgart, en Allemagne. Mais leur histoire est définitivement terminée. De cette relation sentimentale naîtra l’image d’un couple littéraire de légende, qui a tenté en vain de se dégager des carcans moraux l’espace de quelques années, mais aussi de superbes poèmes. Les recueils Une saison en enfer de Rimbaud et Romances sans paroles de Verlaine n’auraient pas été écrits sans cette passion orageuse aussi créatrice que destructrice.

Ainsi, Rimbaud se lamente à Dieu de son « Époux infernal » : 

Je suis esclave de l'Époux infernal, celui qui a perdu les vierges folles. C'est bien ce démon-là. Ce n'est pas un spectre, ce n'est pas un fantôme. (...) Comment vous le décrire !

Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, Délire 1, Vierge folle, L'époux infernal.

Par endroits, il le fait même parler : 

Mais, après une pénétrante caresse, il me disait : Quand tu n'auras plus mes bras sous ton cou, ni mon cœur pour t'y reposer, ni cette bouche sur tes yeux. Parce qu'il faudra que je m'en aille, très loin, un jour.

Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, Délire 1, Vierge folle, L'époux infernal.

Quant à Verlaine, il poétise quelques-uns de leurs moments d’ivresse partagée en Belgique :

Brique et tuiles
Ô les charmants
Petits asiles
Pour les amants :
Houblons et vignes, Feuilles et fleurs, Tentes insignes
Des francs buveurs !

Paul Verlaine, Walcourt, issu du recueil Romances sans paroles.

Après leur rupture, Verlaine se fera, par le regroupement minutieux des notes et poèmes de Rimbaud, son agent littéraire officieux. Il veillera, tel un grand frère, sur la publication de ses plus grands poèmes – une première version des Illuminations paraît en 1886 dans la revue littéraire La Vogue. Il œuvrera pour faire reconnaître le génie de Rimbaud même après la mort de celui-ci en 1891. Quelques mois avant de mourir à son tour, Verlaine préfacera en effet la version complétée des Illuminations publiée en 1895.

Pour aller plus loin

• Pour l’histoire littéraire, elle est la « misérable fée carotte », « la princesse souris » de Paul Verlaine. Cela parce que, après la mort du poète, ses amis ont présenté Mathilde Mauté comme la responsable de ses malheurs, oubliant ce qu’elle avait eu à subir de la part d’un homme tourmenté, alcoolique et violent.

• Si la relation de Verlaine et Rimbaud se termina dramatiquement, elle n'entama cependant jamais l'admiration de Verlaine pour celui qu'il surnommait l'homme aux semelles de vent. Au point qu'il mit tout en œuvre pour faire connaître le génie de son ancien amant. À lire dans notre article :

Changer la vie, écrivait Arthur Rimbaud. Il fut alors un adolescent rebelle, un artiste précoce, un amoureux transgressif, un aventurier du bout du monde. Et sa poésie s'est faite chant et changement. Un chant tout à la fois maîtrisé et sublime, mais aussi un mouvement de rupture avec les codes établis. Retour sur la vie et l'œuvre d'un jeune voyant. 

Niveaux: Cycle 3 - Cycle 4 - Lycée général et technologique - Lycée professionnel

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