ARTICLE

Vladimir Ilitch Oulianov, ce jeune homme devenu Lénine

Copyright de l'image décorative: © TASS / AFP

Portrait de Vladimir Ilitch Oulianov, futur Lénine, en 1887, à l'âge de 17 ans.
Par Nicolas Skopinskijournaliste
Publication : 19 janv. 2024 | Mis à jour : 21 févr. 2024

Niveaux et disciplines

     

La vie de Lénine en 3 articles

Ce texte s'inscrit dans une série de 3 articles sur Lénine, qui retracent son itinéraire, de sa naissance à sa mort. Voici les 2 volets suivants :

 

Aristocrate et brillant élève, mis au ban de l'université pour son opposition au régime tsariste, le jeune Vladimir Ilitch Oulianov va profiter de son exil en Europe pour affermir ses positions bolchéviques.

 

À Moscou, une foule silencieuse défile devant le mausolée de la place Rouge, adossé à la muraille du Kremlin, ce 27 janvier 1924. Le corps de Lénine, le leader de la révolution soviétique de 1917, vient d’y être déposé. Décédé le 21, à l’âge de 53 ans, il est embaumé – alors même qu’il souhaitait être enterré – et placé dans un sarcophage de verre. Des Russes en deuil se pressent autour de leur défunt dirigeant. « Des dizaines de milliers d’habitants des provinces arrivent à Moscou, qui semble un lieu de pèlerinage », écrit, le 27 janvier, L’Humanité, journal du parti communiste français, saluant la mémoire de son « maître ». « L’homme extraordinaire qui vient de s’éteindre a donné lieu à tant d’interprétations diverses qu’il semble, au premier abord, difficile de dégager le rôle exact qu’il joua dans l’immense bouleversement dont la Russie est, depuis six ans, le théâtre », résume Le Petit Parisien, quotidien français de référence de l’époque. Le propos est juste, tant l’histoire de Lénine a été réécrite par ses contemporains et ses successeurs.

Aristocrate et brillant élève

« Je suis comme tout le monde », se bornait-il à répondre à ses laudateurs, en 1918. Comme tout le monde ? Pas tout à fait. Né sous le nom de Vladimir Ilitch Oulianov à Simbirsk (aujourd’hui Oulianovsk, à 705 km à l’est de Moscou) le 22 avril 1870 (du calendrier grégorien) dans l’empire russe des tsars, il est le fils de deux enseignants. Son père étant anobli en 1882, il évolue dans le milieu de la petite aristocratie. Son enfance, aisée et paisible, se déroule dans un Empire troublé. Alexandre II, qui a pris des mesures libérales, comme l’abolition du servage, meurt assassiné par des révolutionnaires en 1881. Son successeur, Alexandre III, revient sur cette ouverture et renforce le pouvoir central, chauffant à blanc les opposants. À sa mort en 1894, Nicolas II lui succède. La Russie est alors une des premières puissances économiques mondiales mais ne parvient pas à endiguer les fortes inégalités de revenus de ses habitants.

Embed player du document 00000005930. TC Début: 21 TC Fin: 121

Parmi eux, Alexandre Oulianov, le grand frère du futur Lénine. Cet étudiant en chimie à Saint-Pétersbourg participe à un projet d’assassinat du tsar, découvert par l’Okhrana, la police politique. Son exécution, en mai 1887, jette l’opprobre sur sa famille. Vladimir, qui adulait son frère, est très marqué par l’évènement. Même s’il n’a pas encore de réelle conscience politique, il devient suspect aux yeux du régime. Parti entamer des études de droit à Kazan, ce brillant élève participe à des réunions interdites, et même à une manifestation. « Les universités étaient des lieux de bouillonnement révolutionnaire constant », retrace Alexandre Sumpf, historien spécialiste de la Russie et de l'URSS, auteur de Lénine (éditions Flammarion, 2023). « Il aurait dû se douter qu’avec son nom qui a résonné dans la Russie entière (…), il ne bénéficierait d’aucune mansuétude. » À l’inverse de la plupart des étudiants arrêtés, ce frère de renégat est exclu de la faculté en décembre 1887 et interdit de poursuivre ses études. « La punition le range parmi les indésirables », écrit Alexandre Sumpf.

Marx et Engels comme modèles

Vladimir quitte son destin tout tracé de serviteur du régime. Cette oisiveté forcée le pousse à lire : il découvre des auteurs allemands comme Marx ou Engels, ces théoriciens du socialisme qui appellent à un système dépourvu de classes sociales. Nouvellement converti au marxisme, il se forme sur le tas à l’art du débat. Lénine passe en candidat libre l’examen pour devenir avocat, qu’il obtient en 1892, avant de rejoindre un cabinet à Samara, à quelque 860 km au sud-est de Moscou. Déjà, son militantisme politique prend le dessus sur sa carrière : il ne plaide que 14 cas avant le départ de sa famille pour Moscou, en 1893. L’Okhrana continue de surveiller ce révolutionnaire en devenir. En 1895, il obtient l’autorisation de se rendre à l’étranger. Au cours de ce voyage de quatre semaines à Zurich, Paris et Berlin, il noue des réseaux et ramène clandestinement, dans une valise à double fond, des tracts marxistes qu’il fait diffuser en Russie. Le théoricien de la révolution devient activiste politique.

Désormais à la tête de l’Union de lutte pour la libération de la classe ouvrière, il signe des articles prônant la social-démocratie et des appels à la grève sous le pseudonyme, vite démasqué, d’Iline. Il s’affirme comme l’étoile montante du mouvement révolutionnaire russe, où domine désormais la mouvance marxiste. C’en est trop pour l’Okhrana, qui l’arrête le 9 décembre 1895. En janvier 1897, un tribunal le condamne à trois ans d’exil administratif à l’est de la Sibérie. Une condamnation légère pour l’époque. « On peut interpréter cette licence comme une forme de survivance du code d’honneur des aristocrates », analyse Alexandre Sumpf. Fils de noble, c’est même en première classe que Lénine voyage à l’est, vers le village de Chouchenskoïe, dans « l’Italie sibérienne » comme la décrit l’historien. Il y chasse, s’y baigne, fait beaucoup de randonnée et dévore journaux et livres, l’argent lui provenant de sa mère, qui a vendu le domaine familial. C’est là que Nadejda Kroupskaïa, rencontrée en 1893, le rejoint. Cette enseignante, issue d’une famille noble, épouse Lénine en juillet 1898 et sera jusqu’au bout son plus fidèle soutien. Avec elle, il pratique régulièrement l’anglais et se replonge dans l’allemand. Cela lui sera utile.

Nadejda Kroupskaïa 1895

Photo en noir et blanc de Nadejda Kroupskaïa, femme de Lénine, en 1895.

Nadejda Kroupskaïa, femme de Lénine, en 1895. (Wikimedia commons, Domaine public)

Figure du POSDR

À la fin de sa relégation, en 1900, il reste interdit de séjour dans les grandes villes universitaires et les centres ouvriers russes. Pour faire avancer sa cause, il s’exile à l’étranger (en Suisse, puis dans l'empire allemand) d’où il va lancer l’Iskra (« l’étincelle ») : un journal politique d’envergure censé être une vitrine du tout nouveau Parti ouvrier social-démocrate russe, le POSDR. Cette organisation politique a été créée en 1898 afin d’unifier les courants marxistes. Devenu l’une de ses figures, Lénine s’installe à Munich, en Allemagne, pour faire imprimer son journal exporté clandestinement en Russie. Un choix stratégique : « Oulianov se rapproche du réacteur de la social-démocratie en Europe : le parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) », pointe Alexandre Sumpf. Vladimir Ilitch Oulianov adopte définitivement, en 1901, le pseudonyme de Lénine (de Léna, fleuve sibérien, d’où, littéralement, « l’homme de la Léna »). Il est désormais prêt à diffuser la révolution socialiste.

Pour aller plus loin

Une réflexion sur l’encombrant cadavre de Lénine

Insert de la ressource Document - ID: 00000002235 en mode complementaire

Quel est l’héritage de Lénine aujourd’hui ? Lors d’un entretien filmé en 2005, l’historienne Hélène Carrère d’Encausse a cette réponse étonnante : « D’abord il y a, et c’est très encombrant, la momie de Lénine dans le mausolée qui se trouve sur la place Rouge. Je commence par là parce que c'est un vrai problème (…), c'est-à-dire que ceux qui dirigent la Russie depuis 1992 sont obsédés par l’idée qu’il n’est pas sain que cette momie soit là, que ce symbole d’un temps dont on dénonce tout de même ou les excès (si l’on a un langage modéré) ou les crimes, soit offert à l’adoration des foules. D’autant qu’il n’y a plus beaucoup de foules pour l’adorer. »

L'ascension politique de Lénine, de 1900 à 1917

1917 - 1929 : de Lénine à Staline, un tyran en cache un autre

Un épisode de La Grande Explication, sur la chute du tsar et les débuts de l'URSS

Insert de la ressource Document - ID: 00000004423 en mode complementaire

Une piste pédagogique sur la révolution russe

Thèmes

Sur le même thème

Voir les documents suivants
Voir les documents précédents