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L'ascension de Lénine : l'exilé devenu leader révolutionnaire

Copyright de l'image décorative: © Bain News service, Library of Congress

Par Nicolas Skopinskijournaliste
Publication : 19 janv. 2024 | Mis à jour : 21 févr. 2024

Niveaux et disciplines

     

La vie de Lénine en 3 articles

Ce texte est le deuxième d' une série de 3 articles sur Lénine, qui retracent son itinéraire, de sa naissance à sa mort. Voici le volet précédent :

Vous trouverez ici l'article consacré à la fin de la vie du leader bolchévique :

 

Rien ne prédestinait Vladimir Ilitch Oulianov, né en 1870 dans l’aristocratie impériale russe, à devenir une figure du marxisme. Pourtant, Lénine va réussir à s’imposer au sein du courant révolutionnaire avant de profiter du chaos politique russe de 1917 pour conquérir le pouvoir.

 

« Il n’y a personne de plus grand qu’Oulianov dans la révolution maintenant. » Cet extrait d’un rapport de 1900 émanant de l’Okhrana, la police politique du tsar, donne une idée de l’importance de Lénine au début du XXe siècle. Le 28 juillet 1900, Lénine quitte la Russie et se rend en Suisse auprès du père fondateur du marxisme russe, Gueorgui Plekhanov. Né en 1856, quatorze ans avant Lénine, Plekhanov considère que c’est le prolétariat industriel, et pas les masses paysannes, qui doit mener la Russie vers le socialisme. Avec ce mentor, Lénine fonde une revue, Iskra (Étincelle), support idéologique du POSDR, le Parti ouvrier social-démocrate de Russie fondé en 1898.

Logo du Parti ouvrier social-démocrate de Russie 1898

Logotype en rouge, noir et blanc du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, fondé en 1898.

Logotype du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, fondé en 1898 (Wikimedia commons, domaine public).

 

Voyageant dans plusieurs pays d’Europe pour échapper à la surveillance de la police, Lénine fait des rencontres déterminantes qui accélèrent son ascension politique. À Londres, en 1902, il sympathise avec un autre exilé russe, Lev Bronstein, dit Trotski. Ce dernier, intégré à la rédaction de l’Iskra, ne cache pas ses divergences avec Lénine à propos de la théorie marxiste de la révolution. Pour Lénine, la révolution doit s’appuyer sur « un nombre aussi restreint que possible de révolutionnaires professionnels », a priori les militants du POSDR. D’autres, comme Trotski, appellent à un vaste mouvement de masse populaire.

Trotski entre 1920 et 1925

Négatif sur verre en noir et blanc montrant Trotski, entre 1920 et 1925.

Trotski, entre 1920 et 1925. Négatif sur verre (Bain News Service, Library of Congress).

Bolcheviks contre mencheviks

Ces différends s’exposent au grand jour en 1903. Du 30 juillet au 23 août se tient, à Bruxelles, puis à Londres, le congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR). Les partisans de Lénine l’emportent dans les débats : majoritaires, ils seront dorénavant appelés les « bolcheviks », du russe bolchinstvo (majorité). Les opposants sont les « mencheviks », de menchinstvo (minorité).

Mais lors de ce même congrès de 1903, la violence verbale et l'autoritarisme de Lénine inquiètent. Trotski l’accuse de préparer une dictature « sur » le prolétariat, puis dénonce, dans un pamphlet paru en 1904 (Nos tâches politiques), un « Maximilien Lénine » – référence au Robespierre de la Terreur – enclin à centraliser et verrouiller le parti. Lénine, de son côté, « estime qu’il y a désormais deux partis ouvriers sociaux-démocrates russes et un seul authentiquement révolutionnaire, celui des bolcheviks », résume Alexandre Sumpf, historien spécialiste de la Russie et de l'URSS, dans Lénine (éditions Flammarion, 2023).

La révolution de 1905 : une occasion manquée

Ces luttes intestines vont contribuer à faire échouer une première tentative de révolution à partir de janvier 1905. À la suite de la défaite militaire contre le Japon, l’Empire russe est secoué par des soulèvements. En plus des manifestations et des grèves, de nombreuses doléances remontent au tsar Nicolas II, en vue de libéraliser le pays, toujours très autocratique. Le 9 janvier 1905, dans la capitale, Saint-Pétersbourg, l'armée impériale tire sur la foule, non armée, réunie sur la place du palais d'Hiver. C'est le Dimanche rouge, dont le bilan exact reste à ce jour incertain (probablement autour de 200 morts).

Soldats, héros, où est passée votre gloire ? par Valentin Serov en 1905

Reproduction de la peinture " Soldats, héros, où est passée votre gloire ? ", réalisée par l'artiste russe Valentin Serov en 1905 afin de dénoncer le Dimanche rouge, la répression sanglante d'une manifestation populaire à Saint-Pétersbourg le 9 janvier de la même année. Au premier plan, une rangée de soldats armés et à cheval s'élancent. Un officier mène la charge. A l'arrière plan, la foule, désarmée, forme une masse sombre et compacte.

L'artiste russe Valentin Serov peint, en 1905, Soldats, héros, où est passée votre gloire ? afin de dénoncer le Dimanche rouge, la répression sanglante d'une manifestation populaire à Saint-Pétersbourg le 9 janvier de la même année. (Musée russe, Saint-Pétersbourg, Wikimedia Commons).

 

À la suite de cette sanglante répression, les troubles politiques et sociaux dureront neuf mois. Les premiers soviets, des assemblées de délégués élus, apparaissent. Les bolcheviks restent en retrait, critiquant la forme prise par cette révolution. Dépassé par l’évènement qu’il suit depuis la Suisse, Lénine n’arrive à Saint-Pétersbourg, la capitale, qu’en novembre 1905 et ne jouera pas de rôle majeur avant de devoir s’exiler à nouveau en 1906. S’il rumine l’occasion manquée, il sent que le vent tourne. Le POSDR est légalisé et dispose de représentants à la Douma, l’Assemblée de l’Empire, un organe qui n’a cependant pas de pouvoir législatif.

La guerre de 1914 : un cadeau pour Lénine

En 1912, Lénine finit par imposer définitivement le courant bolchevique au sein du POSDR. Il lance alors le quotidien Pravda (La Vérité), diffusé librement en Russie et tirant à 40 000 exemplaires en 1914. Si sa position semble stabilisée, il peine à rassembler autour de lui les sociaux-démocrates d’Europe. Peu importe : le déclenchement de la Première Guerre mondiale, le 28 juillet 1914, agit comme un révélateur. « La guerre est le plus beau cadeau fait à la révolution », écrit alors Lénine.

La Russie est engagée aux côtés du Royaume-Uni et de la France contre l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie. Lénine parie sur le mécontentement que ne manqueront pas de causer les mobilisations, restrictions et autres déroutes militaires. Depuis la Suisse, il défend, lors de la conférence de Zimmerwald, en 1915, le « défaitisme révolutionnaire ». Les travailleurs doivent lutter contre leur propre gouvernement, sans craindre l'éventualité de précipiter sa défaite militaire, qui favorisera au contraire la révolution. Les agents allemands qui surveillent Lénine s’intéressent à cette position radicale, qui leur permettrait de se débarrasser d’un adversaire coriace sur leur flanc oriental.

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Sur le terrain, dès 1915, le célèbre « rouleau compresseur russe » montre des signes de faiblesse. La situation se dégrade rapidement, tant sur le front, où les défaites se multiplient à partir de 1915 (2 millions de soldats russes ont été tués et 3 millions faits prisonniers à la mi-1916), qu’à l’arrière, en proie à de graves difficultés. L’économie, tournée vers l’effort de guerre, ne peut satisfaire les besoins des Russes. Les prix flambent, les villes se remplissent de chômeurs, les campagnes vivent au rythme des réquisitions de produits agricoles. Le peuple souhaite la fin de cette guerre. De plus, le fossé se creuse entre le tsar et ses sujets, qui pensent leur empereur manipulé par le charlatan Raspoutine. Ce pseudo-guérisseur au regard halluciné s’occupe du fils héritier atteint d’hémophilie. Mais il joue aussi les prophètes et organise des orgies, ce qui achève de jeter le discrédit sur la famille impériale. Son assassinat, en décembre 1916, au moment même où le pays est secoué par une vague de grèves, marque un tournant dans la crise politique que traverse la Russie.

La révolution de février 1917

Le 1er mars 1917, les autorités de Petrograd (Saint-Pétersbourg) annoncent l’instauration de cartes de rationnement. C’est l’une des étincelles de la « révolution de février » (le calendrier julien, utilisé en Russie, étant décalé par rapport au nôtre, grégorien). Le 8 mars 1917, le pouvoir appelle la garnison pour mater les manifestations. Mais, contrairement à ce qu'il s'était passé en 1905, les soldats fraternisent avec les insurgés !

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Et Lénine dans tout cela ? Comme les autres figures des partis révolutionnaires – bolcheviks, mencheviks et socialistes-révolutionnaires –, le révolutionnaire exilé est pris de court, débordé par ce soulèvement spontané des masses. Certains dirigeants révolutionnaires instaurent tout de même un « soviet de députés ouvriers et soldats ». Même la Douma, cet organe sans grand pouvoir inventé par le régime tsariste, lâche son empereur : le 15 mars 1917, elle ouvre la voie à la formation d’un gouvernement provisoire. Puis l’inimaginable : le tsar Nicolas II abdique.

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En France, le traitement médiatique de l'abdication de Nicolas II

Le 15 mars 1917, sous la pression de l'état-major, le tsar de Russie Nicolas II est contraint d'abdiquer en faveur de son jeune frère, le grand-duc Michel, qui refuse presque aussitôt la couronne. L'événement marque la fin de l'Empire et la victoire de la révolution. La nouvelle voyage rapidement jusqu'en France, et dès le 17 mars, elle fait la une de tous les journaux. Notre partenaire Retronews revient sur le traitement médiatique de cette nouvelle dans l'Hexagone.

Capture d'écran du dossier Retronews sur l'abdication de Nicolas II

Capture d'écran du dossier Retronews sur l'abdication de Nicolas II

 

C’en est fini de l’empire russe et de la dynastie tricentenaire des Romanov, remplacés par un gouvernement provisoire dont l’objectif est d’instaurer une Russie libérale et capitaliste. Il doit accompagner la transition vers un nouveau régime, qu'une assemblée constituante élira. Parmi ses premières décisions : abolition de la peine de mort, suppression des discriminations de religion ou de caste, promesse d’autonomie ou d’indépendance pour les minorités nationales. Les ouvriers obtiennent la journée de huit heures, l’assurance sociale et une hausse de salaire.

Le retour de Lénine

Mais l’action de ce gouvernement est entravée par le soviet de Petrograd, principalement aux mains des mencheviks. Au sein de cet organe, deux fidèles soutiens de Lénine : Kamenev et le Géorgien Joseph Staline. Staline ? Lénine voit en cet ancien compagnon de route un exécutant loyal. Il n’oublie pas que c’est grâce à lui qu’il a pu trouver des fonds pour financer le parti, via des attaques de banques – officiellement appelées « expropriations » – menées par Staline.

À la stupeur de Lénine, Kamenev et le rugueux Géorgien entendent collaborer avec le gouvernement provisoire (d'orientation libérale) en vue, dans un deuxième temps, de mener la révolution socialiste. Or, cette stratégie du compromis n’est pas du tout admise par Lénine. Il est bien décidé à revenir de son exil suisse… Ce que les Allemands voient d’un très bon œil. Qui de mieux que Lénine, en effet, pour pousser le gouvernement russe à cesser les combats ? Les Allemands délivrent au patron des bolcheviks un sauf-conduit lui permettant de quitter en train Zurich et de traverser l’Allemagne pour gagner la Suède, puis Petrograd.

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Les thèses d'avril du leader bolchevique

Le 17 avril (de notre calendrier julien), lendemain de son arrivée à Petrograd, Lénine présente ses célèbres « thèses d’avril » à l’assemblée légale des bolcheviks. Au programme : « Tout le pouvoir aux soviets ! », aucun soutien au gouvernement provisoire et la fin de la guerre contre l’Allemagne. Mais aussi suppression de la police, de l’armée et de tous les fonctionnaires d’État, nationalisation de la terre, contrôle ouvrier dans les usines. D’abord intriguée par sa radicalité, la population va l’écouter de plus en plus.

D’autant que le nouvel exécutif reconnaît vouloir poursuivre les combats, avec comme objectif la conquête de Constantinople. Une décision vécue par le peuple comme une trahison. Les mencheviks, entrés au gouvernement, sont décrédibilisés et associés à ce retournement. Le courant bolchevique devient une alternative crédible aux yeux des Russes. Au point que, le 5 juillet, une tentative de putsch est lancée par les franges radicales bolcheviques sans même que Lénine n’en soit informé. En réaction, le gouvernement provisoire lance une vague d’arrestations. Lénine est accusé de trahison et fuit en Finlande. La partie semble perdue, mais tout va basculer.

En juillet, le nouvel homme fort de la Russie, Alexandre Kerenski (successivement ministre de la Justice, de la Guerre avant d’être chef du gouvernement provisoire) lance une grande offensive militaire contre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie. Elle se solde par un échec. Fragilisé, il subit en août une tentative de coup d’État du général Kornilov, resté proche de l’ancien régime. Kerenski est aux abois. Seule la gauche russe semble à même de sauver son gouvernement. Il s’appuie donc sur les bolcheviks et le soviet de Petrograd pour repousser les partisans de Kornilov. En deux jours, le coup d’Etat est arrêté. « Sans le putsch de Kornilov, il n’y aurait pas eu de Lénine », écrira Kerenski. Car en effet, la voie de la révolution n’était pas toute tracée : en octobre 1917, le parti bolchevique compte moins de 200 000 adhérents. Mais l’activisme de Lénine et de Trostki précipite les choses. Alors que Kerenski tente de reprendre la main en octobre en préparant une nouvelle assemblée constituante, Trostki quitte la salle en dénonçant une « nouvelle Douma ». Cette dénonciation lance la révolution d’octobre.

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La révolution d'octobre 1917

Dans la nuit du 6 au 7 novembre de notre calendrier (24 et 25 octobre du calendrier russe julien), les bolcheviks prennent le pouvoir par la force. Ils s’emparent des ponts, des postes, des télégraphes, des gares et des banques avant de prendre le palais d’Hiver de Petrograd, où sont réunis les ministres de Kerenski. Les partisans de Lénine font voter au congrès un texte rédigé par leur chef et qui accorde « tout le pouvoir aux soviets ». La majorité des Russes ne saisit pas les conséquences, voyant d’un bon œil le départ du trop belliqueux Kerenski et imaginant que l’épisode bolchevique ne sera que provisoire. « Durant un bref, mais décisif instant – la fin de l’année 1917 – l’action des bolcheviks, minorité politique agissante dans le vide institutionnel ambiant, va dans le sens des aspirations du plus grand nombre, même si les objectifs à moyen et à long terme sont différents pour les uns et pour les autres », synthétise l’historien Nicolas Werth dans Les Révolutions russes (éditions PUF, 2017). Lénine, désormais, est seul aux commandes.

 

Lénine : C'est nous qui, finalement, seront toujours les plus forts car nous avons de l'audace.

Alors que Lénine et Trotski viennent de lancer avec succès l'insurrection qui renverse le gouvernement provisoire dirigé par Kerenski, l'événement est immédiatement commenté dans la presse française. Mais si les nouvelles de Russie circulent vite, rares sont les reporters sur place. Il s'en trouve un, pourtant : c'est l'envoyé spécial du journal Matin, qui parvient à s'entrenir avec Lénine en personne. Notre partenaire Retronews revient sur cette rencontre.

Capture d'écran du dossier Retronews sur la rencontre d'un journaliste avec Lénine

Capture d'écran du dossier Retronews sur la rencontre d'un journaliste avec Lénine

Pour aller plus loin

Une frise chronologique à télécharger

Frise chronologique 1901-1917 : Lénine, de l'exil au pouvoir

1901-1917 : Lénine, de l’exil au pouvoir

  • 1901 : Vladimir Ilitch Oulianov coordonne l’action du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) et veut y imposer la ligne marxiste. Il se choisit définitivement le pseudonyme de Lénine.
  • 1902 : Lénine impose ses vues sur « la dictature du prolétariat » et l’expropriation des terres en faveur des paysans. Il déménage à Londres.
  • 1903 : À Genève, il rencontre Lev Bronstein, dit « Trotski ». Le second congrès du POSDR se tient à Bruxelles, puis à Londres.
  • 1905 : Une révolution éclate en Russie, mais les bolcheviks de Lénine n’y participent pas. En novembre, Lénine rencontre Staline. Échec de la révolution.
  • 1912 : Les bolcheviks prennent définitivement le contrôle du POSDR après une manœuvre politique de Lénine. Il lance le premier numéro de La Pravda, organe de presse du parti.
  • 16 avril 1917 : Grâce à l’aide allemande, Lénine revient en Russie à la suite de l’abdication du tsar.
  • 25 avril 1917 : Lénine fait adopter ses « thèses d’avril ». Il considère cette révolution comme une phase de transition et appelle à ne pas soutenir le gouvernement provisoire.
  • 5 juillet 1917 : Lénine est dépassé par une insurrection venant des partisans bolchéviques qu’il n’a pas commandée. Il fuit la répression en s’exilant en Finlande.
  • Fin août 1917 : Lénine revient clandestinement à Petrograd. Il ordonne l’insurrection armée pour la nuit du 24 au 25 octobre.

Vladimir Ilitch Oulianov, ce jeune homme devenu Lénine

1917 - 1929 : de Lénine à Staline, un tyran en cache un autre

Légende de l'image principale, en tête d'article : Lénine, entre 1920 et 1924 (Bain News service, Library of Congress).

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