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« Pour préserver une terre habitable, la sobriété est incontournable »

Copyright de l'image décorative: Markus Spiske sur Unsplash

Par Cyrielle Le Moigne-Tolbaresponsable éditoriale, Lumni Enseignement.
Publication : 29 nov. 2023 | Mis à jour : 19 déc. 2023

Niveaux et disciplines

Portrait d'Audrey Boehly

Audrey Boehly, ingénieure et journaliste scientifique, spécialiste des enjeux écologiques, décrypte la crise écologique que nous vivons. Dans son podcast Dernières Limites, disponible sur Lumni Enseignement, elle donne la parole à des chercheurs avec lesquels elle tente de répondre à cette question cruciale : Quelles sont les solutions pour bâtir un avenir où l’activité humaine n’épuiserait pas les ressources de notre planète ?

 

Lumni Enseignement : Le point de départ de votre podcast, c'est votre découverte, en 2021, du rapport Meadows. Ce travail scientifique a été rendu public en 1972. Pouvez-vous nous parler de ce rapport et de ce qu’il révéla au grand public ?

Audrey Boehly : Le rapport Meadows, intitulé « Les limites à la croissance », est une étude commandée en 1970 par le Club de Rome, un groupe de scientifiques, économistes et industriels inquiets pour l’avenir de la planète. Ce Club demande à une équipe du MIT (le Massachussets Institute of Technology, auxquels appartiennent les scientifiques Donella et Dennis Meadows) de modéliser les activités humaines pour voir si elles sont durables. L’une des questions à laquelle ils cherchaient à répondre était : si on modélise une poursuite de la croissance démographique et économique, le système peut-il se maintenir ou va-t-il s’effondrer ? Dans cette modélisation, les chercheurs du MIT ont retenu plusieurs variables principales :la population humaine, la production agricole, la production industrielle, le niveau de pollution, les ressources non renouvelables (pétrole, gaz, métaux, etc.).

Le modèle de simulation informatique World 3 a permis aux chercheurs d’ envisager 12 scénarios intégrant ces paramètres afin de voir comment le système évoluerait entre 1972 et 2100. Ces scénarios arrivent tous à un crash, un effondrement du système.

Le podcast Dernières Limites a été réalisé avec le soutien de la Fondation Madeleine, abritée par la Fondation de l’université Paris Dauphine-PSL. Audrey Boehly y mène l'enquête en interrogeant 13 scientifiques – dont Dennis Meadows, coauteur du célèbre rapport « Limits to growth » de 1972. A-t-on dépassé les limites planétaires ? Quelles solutions pour dépasser la crise ?

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Lumni Enseignement : Dans quel scénario nous trouvons-nous actuellement ?

Audrey Boehly : Des chercheurs ont refait tourner le modèle World 3 en 2012 et 2020, et observent que nous suivons actuellement le scénario « business as usual », où nous suivons les tendances observées dans les années 1970 et qui, d’après la modélisation Meadows, nous mènent à un effondrement.

Selon le rapport, le seul scénario qui aurait permis d’éviter le crash était de stopper la croissance économique et démographique dès les années 1970. Bien sûr, ce n’est pas ce que nous avons fait.

 

Lumni Enseignement : Il y a cinquante ans, la société prenait conscience que les ressources de la Terre étaient limitées. L'archive de l'INA ci-dessous en témoigne : il s’agit d’un extrait de l’émission de 1971, La France défigurée, qui fut l'une des premières à attirer, de manière alarmiste, l'attention des Français sur la question de l'environnement. Quel regard portez-vous sur cette archive ?

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Audrey Boehly : On a aujourd’hui l’impression que les problématiques environnementales ont émergé dans les années 2000. Mais pas du tout ! Ces débats de société existaient déjà il y a soixante ans. La prise de conscience des effets néfastes de la croissance débute au cœur même des Trente Glorieuses, période de consommation et de production effrénées. Plusieurs catastrophes font entrevoir au grand public le revers de la médaille. En 1967, une première marée noire touche les côtes bretonnes (Torrey Canyon). En 1976, une explosion dans une usine chimique libère un nuage de dioxine à Seveso, en Italie. La zone est contaminée.

Ce débat sur les effets néfastes de la croissance déboule il y a cinquante ans sur les plateaux télé, dans les journaux. L’extrait de l’émission « La France défigurée », que vous montrez ici, s’inscrit dans cette prise de conscience.

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Lumni Enseignement : Pourtant, quand paraît le rapport, les détracteurs invitent le grand public à détourner le regard, comme en témoigne le montage d’archives ci-dessous :

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On y voit notamment le ministre de l’Économie français en 1972, Valéry Giscard d’Estaing, qualifier les conclusions du rapport du MIT comme des théories. Que vous inspire cette archive ?

Audrey Boehly : On observe que la résistance du système et le climatoscepticisme ne sont pas le fruit de notre époque. Il y a cinquante ans, les détracteurs considèrent que les limites planétaires relèvent de la doctrine, de l’idéologie. Le dogme dominant alors, comme aujourd’hui, c’est celui de la croissance sans limites, créatrice de bien-être et de profits. Les tenants de ce dogme disqualifient les faits et les modélisations scientifiques en les reléguant au rang d’une idée parmi d’autres. C’est bien sûr une distorsion de la réalité. Car notre économie est un ensemble de conventions que nous pouvons modifier, alors que les limites physiques de la planète ne sont pas négociables.

Il y a cinquante ans, la solution mise en avant par les milieux économiques et politiques pour répondre aux effets néfastes de la croissance est le développement durable. Autrement dit, l’idée qu’il serait possible de poursuivre cette croissance tout en réduisant la pression écologique. Ça n’a visiblement pas marché car, depuis, nous avons franchi plusieurs limites planétaires. On rejoue la même chose aujourd’hui avec la croissance verte.

On n’a plus le temps de se fourvoyer dans ces fausses solutions. Il y a urgence à remettre en cause notre système qui extrait, produit, consomme et pollue sans limite.

Audrey Boehly, journaliste scientifique, autrice du podcast Dernières Limites.

Lumni Enseignement : Le titre de votre podcast, Dernières Limites, est une référence aux 9 limites planétaires. Au-delà de ces limites, le fonctionnement de la planète n'est plus sûr pour l'humanité. Quelles sont ces limites et où en sommes-nous fin 2023 ?

Audrey Boehly : En 2009, une équipe de chercheurs du Stockholm Resilience Center, menée par le professeur Johan Rockström, publie une étude sur les équilibres naturels dont dépend notre survie sur Terre. Ils identifient 9 équilibres planétaires qui sont restés stables depuis 10 000 ans. Cette période correspond à l’ère géologique de l’holocène, au cours de laquelle se sont notamment développés l’agriculture et les sociétés humaines telles que nous les connaissons aujourd’hui. Ces 9 équilibres planétaires nous permettent de répondre à nos besoins essentiels (nous loger, nous vêtir, etc.) et d’assurer notre santé. Les chercheurs ont ainsi identifié :

  • le changement climatique,
  • l’érosion de  la biodiversité,
  • les changements d’usage des sols (principalement provoqués par la déforestation liée à l’agriculture),
  • le dérèglement du cycle de l’eau,
  • les modifications du cycle de l’azote et du phosphore [Réf. mtpmqli7e], deux éléments chimiques nécessaires à la vie et dont l’équilibre est perturbé par l’agriculture intensive,
  • la pollution chimique, liée aux molécules de synthèse, fabriquées par l’homme, comme les plastiques ou les pesticides,
  • la dégradation de la couche d’ozone,
  • la pollution atmosphérique liée aux émissions d’aérosols (particules fines),
  • l’acidification des océans [Réf. ats1phg5y].

Selon le Stockholm Resilience Center, 6 de ces 9 limites planétaires ont été dépassées.

Audrey Boehly, journaliste scientifique, autrice du podcast Dernières Limites.
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Lumni Enseignement : Pouvez-vous parler d'une de ces limites planétaires dépassées et nous expliquer, concrètement, les conséquences de ce dépassement 

Audrey Boehly : Par exemple, le cycle de l’eau verte et bleue est fortement perturbé. L’eau bleue est celle des rivières, des nappes phréatiques, des lacs et des fleuves. L’eau verte est celle, « invisible », contenue dans la biosphère, les sols et les êtres vivants. La limite de l'eau verte [Réf. u6yq4nz1h] et bleue est dépassée. Concrètement, l’assèchement des sols (dû aux effets conjugués de l’exploitation forestière, des incendies et du réchauffement climatique) est si important sur la planète qu’il pourrait faire basculer la forêt amazonienne en savane.

Lumni Enseignement : En France, les alertes sur les sécheresses estivales sont de plus en plus fréquentes.

Audrey Boehly : Oui, la sécheresse touche des régions jusqu’ici bien arrosées, comme la Normandie, la Bretagne ou l’Île-de-France. Désormais, on assiste également au phénomène de sécheresse hivernale. Et, en 2023, dès le mois d’avril, certains villages des Pyrénées-Orientales ont dû être livrés en bouteilles d’eau par manque d’eau potable.

Or, à quoi ces sécheresses sont-elles dûes ? Elles sont principalement liées à notre surconsommation d’eau, mais aussi au réchauffement climatique et à la déforestation, qui sont deux limites planétaires. Cela nous montre que ces limites sont liées entre elles et qu’il faut les prendre en compte non pas de façon isolée, mais de manière globale. Or, actuellement, on a tendance à traiter uniquement du changement climatique.

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Lumni Enseignement : Comment expliquer l’ inaction des pouvoirs publics concernant les limites planétaires ?

Audrey Boehly : Il est faux de dire que les pouvoirs publics ont été dans l’inaction. Depuis cinquante ans, les dégradations écologiques ont connu une accélération exponentielle. Pourtant, l’écologie politique a commencé dans les années 1970 avec le premier Sommet de la Terre en 1972. Ces rencontres entre dirigeants organisées par l’ONU ont pour la première fois porté les questions environnementales au niveau international. Le Sommet de la Terre de Rio en 1992 est l’un des plus emblématiques [Réf. wad4ejre2]. Depuis, différentes conférences sont apparues, qui prennent en compte divers aspects du problème : il y a une COP sur la biodiversité ou une COP sur le climat, comme la COP21 de Paris qui a donné lieu à l’Accord de Paris en 2015.

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Ces négociations ont le mérite d’exister, mais on voit bien que ça n’est pas du tout suffisant car la trajectoire n’a pas changé. Nous n’avons même pas réussi à ralentir. Tant que les citoyens ne mettent pas la pression sur les pouvoirs publics, aucune décision politique ne sera prise pour inverser la tendance. Cette pression populaire peut s’exercer par le vote bien sûr, mais aussi via l’action des associations, par des manifestations, l’interpellation des élus locaux, par l’opposition à des projets écocides à côté de chez soi, en s’orientant vers un métier de la transition… Nous avons beaucoup plus de pouvoir que nous le pensons. Nous n’avons plus le temps d’attendre, il faut basculer dans l’action.

 

Lumni Enseignement : Quelles solutions apporter à la catastrophe annoncée ?

Audrey Boehly : Le premier pilier est la sobriété, seule manière de réduire notre empreinte écologique. Cela signifie extraire moins, produire moins, consommer moins et polluer moins. Il faut aussi arrêter de se focaliser uniquement sur le changement climatique et prendre en compte l’ensemble des limites planétaires. Les écosystèmes sont nos meilleurs alliés pour stabiliser le changement climatique, mais aussi pour protéger la biodiversité, restaurer le cycle de l’eau, maintenir la fertilité des sols… Restaurer les écosystèmes doit devenir une priorité.

Il faut aussi tenir compte des limites en termes de ressources. Les voitures électriques sont nécessaires pour décarboner les transports. Mais on ne peut pas envisager de bâtir un parc de voitures électriques similaire au parc actuel de voitures thermiques (un milliard d’unités !). Pour produire une voiture électrique, il faut extraire des métaux comme le cobalt ou le lithium. Or, l’Agence internationale de l’énergie nous dit que les pics d’extraction de ces métaux seront bientôt dépassés. Il ne sera donc pas possible de produire physiquement autant de voitures électriques que de thermiques. Il ne faut pas seulement changer les technologies, mais aussi modifier les usages : prendre plus les transports en commun, le train, le vélo, mais aussi se déplacer moins.

 

Lumni Enseignement : Votre podcast se décline en 12 thématiques qui donnent chacune lieu à un épisode, une discussion avec un chercheur. Comment avez-vous choisi les experts ? Votre réflexion va au-delà des seules limites planétaires, puisqu’il y a un épisode sur la croissance et le travail, dans lequel intervient la philosophe et sociologue Dominique Méda.

Audrey Boehly : J’ai choisi de dédier un épisode à chaque limite planétaire en interrogeant un des meilleurs experts dans son domaine, qui soit porteur du consensus scientifique. Pour le climat, la paléoclimatologue Valérie Masson Delmotte, coprésidente du GIEC et membre du Haut Conseil pour le climat, a répondu à mes questions. Pour l’alimentation, l’agronome Marc Dufumier, professeur honoraire à AgroParisTech et expert auprès de la FAO (organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) a accepté de décrypter les enjeux de notre modèle agricole industriel. Enfin, j’ai choisi d’inviter Dominique Méda, directrice de l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales de Paris Dauphine et présidente de l’Institut Veblen, pour répondre à cette question cruciale : quels sont les impacts de ces changements sur les sociétés humaines ? Dominique Méda a beaucoup travaillé sur les indicateurs de croissance et de richesse, en particulier le PIB, qui est l’actuel boussole de nos sociétés. Or, la croissance du PIB ne permet plus la croissance du bien-être dans les sociétés industrielles occidentales. Il existe d’autres indicateurs qui permettraient de tenir compte de facteurs essentiels comme la santé, l’accès à l’éducation, le bon état des écosystèmes et de recentrer l’économie sur un objectif de bien-être. Il s’agit aussi de réorienter nos vies et de repenser notre rapport au travail.

 

Lumni Enseignement : À quels niveaux scolaires s'adresse votre podcast ? Quelles ressources conseillez-vous aux enseignants pour préparer les séances consacrées à l’écoute de ce podcast ?

Audrey Boehly : La série Dernières Limites peut être diffusée aux collégiens dès la sixième, en cours de SVT notamment. Au lycée, il peut être utilisé comme support de cours en SVT toujours, mais aussi en cours de géopolitique, d’économie ou d’EMC. Je recommande aux enseignants de voir le documentaire L’Homme a mangé la Terre, qui replace la question des limites planétaires dans une perspective historique, en interrogeant deux siècles de « progrès » technique. Ce documentaire permet de comprendre quels choix ont été faits pour en arriver à la situation actuelle et de prendre conscience que des choix différents peuvent être faits aujourd’hui.

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Notes de bas de page

     

12 épisodes pour comprendre l'urgence écologique

Dernières Limites est un podcast pensé et écrit par Audrey Boehly. La réalisation et la musique sont d’Emma Chevallier, l’illustration de Chloé Nicolay et la production Saga sounds, avec le soutien de la Fondation Madeleine abritée par la Fondation de l’université Paris Dauphine-PSL.

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