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1878-1953 : Staline, itinéraire d'un dictateur

Copyright de l'image décorative: © Kirill Kudryavtsev - AFP

Par Jean-Pierre Vrignaudjournaliste spécialisé en histoire
Publication : 24 févr. 2023 | Mis à jour : 10 juin 2024

Niveaux et disciplines

6 mars 1953, 6 heures du matin. Après un long roulement de tambour, la radio soviétique annonce que le cœur de Joseph Vissarionovitch Staline, compagnon de route de Lénine et génial continuateur de son œuvre, guide sagace et éducateur du Parti communiste et du peuple soviétiques, a cessé de battre. La disparition du petit père des peuples, mort la veille, est un choc immense. Les Moscovites se précipitent pour apercevoir son cercueil exposé au cœur de la ville. Trains et autocars affluent de toute l’URSS. Churchill et Truman saluent le maréchal Staline, vainqueur de la Seconde Guerre mondiale. Dans une édition spéciale, L’Humanité, le quotidien du parti communiste français, titre : Deuil pour tous les peuples qui expriment, dans le recueillement, leur immense amour pour le grand Staline. Après 25 ans de pouvoir absolu, Staline est salué comme l'un des grands de ce monde, qui a non seulement transformé l’URSS en une superpuissance industrielle et militaire, mais qui, en chef de file incontesté du clan communiste, a influé sur le destin d’une large part de l’humanité, de l’Europe centrale et de l’Est à la Chine de Mao, en passant par les partis frères et les sympathisants du monde entier.

     

Quand Les Actualités françaises évoquait Staline au lendemain de sa mort

Date de la vidéo: 1953 Collection:  - Les Actualités françaises

La mort de Staline

L'homme d’acier déboulonné

8 mars 1953. À Moscou, la marée humaine devient impossible à canaliser. Le dernier salut à Staline vire à la catastrophe : dans des mouvements de panique, plusieurs centaines de personnes meurent asphyxiées. Aucune information ne filtre sur le drame. Tragédie et omerta, l’ultime legs du leader soviétique, et l’exacte expression du système qu’il a mis en place, et que le monde va découvrir peu à peu. Dans les semaines qui suivent, le nom de Staline disparaît peu à peu des journaux. Le 14 février 1956, jour d’ouverture du XXe Congrès du Parti, la Pravda, son organe officiel, paraît avec un léger changement à sa une. En haut à gauche, le profil de Lénine n’est plus flanqué de celui de Staline. À l’issue du congrès, un rapport secret préparé par Nikita Khrouchtchev dénonce le culte de la personnalité établi autour de Staline, la violation du principe de direction collective et la terreur de masse contre les cadres du parti. En 1961, son cercueil est retiré du mausolée de Lénine à Moscou. À la fin des années 1980, à la faveur de la perestroïka (le mouvement de réformes économiques et sociales mené par Gorbatchev), les témoignages sur l’époque stalinienne se multiplient, tandis qu’en 1991, après la chute de l’URSS, des archives deviennent accessibles. L’ampleur et la cruauté de la tyrannie stalinienne apparaissent d’un seul coup au grand jour, irréfutables !

Entre 1930 et 1953, plus d'un million de Soviétiques ont été condamnés à mort, 6 millions envoyés en exil administratif vers les zones les plus inhospitalières d’URSS et plus de 20 millions sont passés par les prisons, les camps et les colonies de travail. Et c’est bien Staline en personne qui ordonnait tout, contrôlait tout. Comment un seul homme a-t-il pu signer un tel bilan ?

Itinéraire d’un révolutionnaire

Joseph Vissarionovitch Djougachvili est né le 6 décembre 1878, aux confins de l’Empire russe, en Géorgie, dans le sud du Caucase. Le père, cordonnier, le traite durement ; la mère, au contraire, chérit plus que tout Sosso, son enfant unique, qu’elle envoie étudier au séminaire. Le jeune homme est un bon élève, appliqué, travailleur, grand lecteur aussi. Mais il est bientôt saisi par l’agitation révolutionnaire qui défie le tsarisme vacillant. À 20 ans, il quitte le séminaire, organise manifestations et grèves, passe à la clandestinité. Arrêté et déporté plusieurs fois, il rencontre Lénine en 1905, dont la détermination le séduit. Le futur leader de la Révolution d’octobre 1917 est conquis en retour par ce merveilleux Géorgien que l’action radicale n’effraie pas. Lénine l’approuve quand il pratique, au nom de la cause, l'expropriation révolutionnaire, autrement dit des braquages à main armée. Staline rejoint bientôt le cercle dirigeant du Parti, fidèle soutien de son mentor contre son grand rival Trotski.

1918 : un favori de Lénine

À l’été 1918, pendant la guerre civile qui suit la révolution, Staline est dépêché à Tsaritsyne, future Stalingrad, où l’Armée rouge est en difficulté. Quand ses premières décisions stratégiques virent au fiasco, il débusque, sans preuve, des complots contre-révolutionnaires. Ainsi, il démet les anciens officiers tsaristes recrutés par Léon Trotski pour professionnaliser l’Armée rouge, en rassemble quelques dizaines sur une barge et les fait fusiller. Ce sera sa marque de fabrique : à chacune de ses décisions qui tourne mal, il désigne, dans l’arbitraire le plus parfait, des coupables à éliminer. L’épisode de Tsaritsyne fait des vagues à Moscou, mais Lénine lui conserve son soutien : la fin justifie les moyens quand il s’agit de sauver la révolution. D’autant qu’à l’époque, l’objectif est bien de répandre dans le monde entier les bienfaits du communisme.

1923 : un comploteur désavoué par le maître

En janvier 1922, Staline devient secrétaire général du comité central du Parti, poste peu prestigieux en apparence, mais dont il va faire le tremplin de son ascension. Piètre orateur, ne parlant aucune langue étrangère, Staline n’est pas un théoricien, il n’a pas le panache des intellectuels d’origine bourgeoise qui prononcent de vibrants discours et s’affrontent au Politburo. En revanche, c'est un remarquable organisateur : il gère les ordres du jour, prend la main sur les nominations des cadres. C’est ainsi qu’il va construire son pouvoir, en contrôlant méthodiquement le Parti. Prudent, habile manœuvrier, il escamote même le désaveu que lui fait Lénine peu avant sa mort en 1924. Mesurant enfin la brutalité et l’appétit de pouvoir de Staline, le héros de la Révolution de 1917 recommandait de l’écarter ! Trop tard, le loup est dans la place. Ralliant les droitiers contre Trotski, puis la gauche contre ceux-ci, il parvient, en cinq ans, au nom de l‘unité du Parti et de l’héritage de Lénine, à effacer la direction collective qui avait jusque-là prédominé en URSS.

L'historienne Hélène Carrère d’Encausse détaille ici la bataille pour la succession de Lénine.

1929 : le règne personnel du Guide

En 1929, il a 50 ans et il triomphe. Il est le Vojd, le Guide : son règne personnel peut commencer. L’homme est pragmatique, ses principes sont simples : le Parti exerce sa dictature sur le peuple et lui, sa dictature sur le Parti. Ses décisions, désormais, ont force de loi, aucun contre-pouvoir ne sera plus toléré. Son image personnelle fait l'objet d'un contrôle strict. Le visage grêlé par la variole, le bras gauche handicapé suite à un accident, mesurant à peine plus d’1 m 60, Staline, physiquement, n’en impose guère. Mais cela ne se voit pas sur les photos, souvent retouchées, où il apparaît. Même contrôle strict dans le domaine artistique, où il impose le réalisme soviétique.

Date de la vidéo: 2019

Rouge ! L'art au pays des Soviets

La Russie a toujours été battue à cause de son retard. Nous retardons de cinquante à cent ans sur les pays avancés. Nous devons parcourir cette distance en dix ans. Cet extrait d’un discours prononcé en 1931 fixe le cap. Staline a abandonné l’objectif d’exporter la révolution dans le monde entier. Il entend moderniser le pays à marche forcée, en faire une puissance industrielle et une forteresse inexpugnable. L’URSS, seule contre tous. Finie la NEP, la nouvelle politique économique modérée mise en place en 1921, qui laissait une place à l’entreprise privée et un lopin de terre aux paysans. Il décrète la collectivisation totale de l’agriculture et l’industrialisation du pays.

Le plan quinquennal fixe des objectifs hors de tout réalisme. Les paysans qu’on force à entrer dans les kolkhozes – des fermes d’État qui doivent livrer leur production à des prix dérisoires – réagissent en abattant leur cheptel. Face aux révoltes, la répression se déchaîne contre les koulaks, la classe des paysans riches, terme qui finit par désigner tous ceux qu’on veut éliminer.

Ce film de 1928 montre la chasse aux koulaks.

En 1931, le Guépéou, la police politique, déporte en Sibérie près de 380 000 familles de paysans. Dans un enchaînement infernal, les récoltes s’effondrent, de terribles famines déciment la population. Entre 1931 et 1933, elles entraînent la mort de 5 millions à 7 millions de personnes.

Date de la vidéo: 1994 Collection:  - Géopolis

La famine de 1933 en Ukraine

1936-1938 : le système de la terreur

Dans un livre trouvé dans la bibliothèque de Staline, une citation attribuée à Gengis Kahn, le fondateur de l'Empire mongol, a été soulignée par le Guide : La tranquillité du conquérant exige la mort du vaincu… Le 19 août 1936 s’ouvre le premier des grands procès de Moscou. Le procureur traite les accusés de roquets, de pygmées, de chiens vénéneux, d'amas fertiles de débris humains. Les accusés, ce sont Kamenev, Zinoviev et, plus tard, toute la vielle garde bolchevique, ceux qui ont fait la révolution, ceux qui ont connu Staline en second couteau, les témoins aussi de ses mensonges et de ses reniements. Les preuves ont été fabriquées, les aveux extorqués, tout est écrit d’avance. Condamnations à mort et exécutions. Staline efface les mémoires, fait place nette. Entre 1936 et 1938, c’est la grande terreur, les trois quarts des membres du parti et 30 000 officiers sont passés par les armes. En 1937, Staline autorise la torture ; le 5 juillet, le Politburo ordonne l’internement des épouses et des enfants des traîtres : 18 000 femmes et 25 000 enfants partent au goulag.

 

Cet entretien réalisé en 1963 avec une Française mariée à un Soviétique pour l’émission Cinq colonnes à la Une met en exergue la violence de la répression du régime stalinien.

Date de la vidéo: 1963 Collection:  - Cinq Colonnes à la une

Si Staline n'était pas mort

 

Le 30 juillet 1937, une directive impose des objectifs chiffrés d’exécutions et d’internement en camp de travail. Entre août 1937 et novembre 1938, 1,6 million d’éléments antisoviétiques sont arrêtés. Ex-koulaks, gens du passé (les élites de l'ancien régime), membres du clergé, populations d’origine étrangère, anciens déportés qui avaient été libérés… près de 700 000 seront fusillés, soit 1 500 par jour en moyenne.

La nouvelle génération de cadres qui arrive au pouvoir n’a pas fait la révolution ni connu d’autre chef que Staline. Se souviennent-ils des conquêtes sociales de la jeune URSS rayées d’un trait de plume par leur maître génial ? Celui-ci, de plus en plus conservateur, rétablit le délit d’homosexualité en avril 1934, interdit l’avortement en juin 1936. Vous êtes aveugles comme des petits chatons, dit Staline aux nouveaux cadres. Sans moi, les impérialistes vous étrangleraient. 

Le généralissime de la Seconde Guerre mondiale

Le 22 juin 1941, à 0 h 30, un communiste allemand déserteur de la Wehrmacht pénètre en URSS pour avertir que les Allemands vont attaquer à 3 heures du matin. Staline ordonne de le fusiller, puis continue son repas et va se coucher. Une heure plus tard débute l’opération Barbarossa : l’Allemagne nazie envahit l’URSS.

Ce film des Actualités mondiales, produites par le régime nazi et les autorités de Vichy, raconte l'attaque de l'Union soviétique par l'Allemagne.

 

Staline n’a rien vu venir, persuadé qu’Hitler ne se risquerait pas à briser si tôt le pacte de non-agression germano-soviétique conclu deux ans plus tôt. Le pays n’est pas prêt pour cette guerre. L’Armée rouge décapitée par les purges de 1937 est désorganisée et les premières décisions de Staline sont catastrophiques. L’avancée allemande est fulgurante : en octobre, la Wehrmacht est aux portes de Moscou. Un temps prêt de s’écrouler, Staline se ressaisit. Le 3 juillet, dans un vibrant appel lancé à la radio, il invite le peuple à s’engager dans la grande guerre patriotique (…), une question de vie ou de mort pour l’État soviétique, de vie ou de mort pour les peuples de l’URSS. Staline finit par écouter le général Joukov, le héros de Leningrad, et cesse de lancer des offensives intempestives et meurtrières. L’URSS va peu à peu faire la différence grâce à la masse de sa population, que Staline galvanise sans s’émouvoir des gigantesques pertes humaines. Quand la victoire de Stalingrad, en 1943, inverse le cours de la guerre, l’image du dirigeant a changé, il est le généralissime, celui qui anéantit Hitler. Les soldats soviétiques marchent au combat en chantant sa gloire.

Date de la vidéo: 1942 Collection:  - France Actualités

Les Allemands atteignent Stalingrad

Sur la scène internationale, le paria est devenu l’allié incontournable, dont on cherche le concours. La conférence de Yalta, en février 1945, le consacre parmi les grands de ce monde. Lui et ses nouveaux alliés anglo-américains, Churchill et Roosevelt, préparent l’après-guerre, se répartissent des zones d’influence. En avril 1945, quand l’Armée rouge entre dans Berlin, c’est l’URSS, superpuissance mondiale, qui est consacrée.

Date de la vidéo: 2013 Collection:  - Mystères d'archives

1945 : Réunions secrètes à Yalta

Date de la vidéo: 1945 Collection:  - Les Actualités françaises

La conférence de Yalta

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1950 : le monde dans la guerre froide

Staline a vaincu, mais le pays est ravagé. Près de 27 millions de Soviétiques ont perdu la vie – lui parle alors de 7 millions de morts – et de terribles famines ressurgissent en 1946-1947. Le dictateur répond à nouveau par la répression : le vol d’une miche de pain envoie des femmes en prison pour sept ans. Après la bombe atomique larguée par les Américains sur Hiroshima en août 1945, le petit père des peuples n’a qu’une obsession : renforcer l’Armée rouge et surtout accéder lui aussi à la bombe A. À nouveau, la priorité est donnée à l’industrie, tandis que le pays stagne dans la pauvreté. Staline, qui veut cadenasser l’URSS, a interdit les mariages avec des étrangers ;  le moindre contact avec un non-Soviétique vaut suspicion d’espionnage. Son culte prend des proportions inouïes. En France, le poète Paul Éluard écrit : Car la vie et les hommes ont élu Staline / Pour figurer sur terre leur espoir sans bornes.

Sur le plan international, le mariage de convenance scellé entre alliés pendant la guerre se lézarde. Les deux camps cherchent à pousser leur influence. L’Occident s’irrite de la volonté de Moscou de soviétiser l’Europe de l’Est et de ses tentatives pour prendre pied en Iran, en Turquie, en Grèce. L’URSS réplique au plan Marshall américain pour la reconstruction de l’Europe en créant le Kominform qui fédère, sous son autorité, les partis communistes européens. La guerre froide atteint bientôt un sommet, avec l’explosion de la première bombe A soviétique en 1949 et le déclenchement de la guerre de Corée en 1950. C’est l’époque où l'on prie pour échapper à l’apocalypse nucléaire et à la fin du monde.

Date de la vidéo: 2020 Collection:  - La Grande Explication

La guerre de Corée

Date de la vidéo: 1950 Collection:  - Les Actualités françaises

La guerre de Corée

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1953 : le dernier complot

Le 13 janvier 1953, un communiqué, dans la Pravda, annonce l’arrestation d’un groupe de médecins saboteurs qui cherchaient, en leur administrant des traitements nocifs, à abréger la vie des hauts responsables de l’Union soviétique. Neuf médecins sont cités, dont six sont juifs, qui auraient agi pour le compte d’une organisation nationaliste juive bourgeoise et des services secrets anglais et américains. Le chef vieillissant ne lâche pas une miette de son pouvoir exercé en solitaire, mobilisant en permanence son pays contre de prétendus ennemis intérieurs ou extérieurs. Le complot des blouses blanches était sans doute le prélude à une nouvelle vague de purges. Il n’ira pas à son terme.

Au milieu de la nuit du 2 mars 1953, les quatre principaux dirigeants du pays, Beria, Khrouchtchev, Boulganine et Malenkov, se rendent au chevet de Staline, qu’on a trouvé gisant dans sa chambre, incapable de parler et baignant dans son urine. Ils n’osent pas entrer, craignant de déclencher, si Staline se réveillait, sa fureur d’être vu dans cet état. Finalement, Beria et Malenkov s’approchent à pas de loup – le second aurait même ôté, pour être plus discret, ses chaussures neuves qui craquent. Entendant un léger ronflement, ils décident de ne rien faire et de regagner Moscou. Ce n’est qu’au matin, après avoir pris soin de convoquer le præsidium du comité central pour que leur décision apparaisse collégiale, que les médecins sont appelés. Staline meurt le 5 mars à 21 h 50, à 74 ans. Jusqu’à son dernier souffle, il aura tenu le vrai ressort de son pouvoir : la peur qu’il inspirait !

Pour aller plus loin

Des pistes pédagogiques pour le collègiens et les lycéens

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Une bibliographie

  • Staline, d’Oleg Khlevniuk, éd. Belin. Une biographie très précise et fouillée, regorgeant de détails, s’appuyant sur les archives soviétiques pour délaisser les interprétations. Par un spécialiste russe du stalinisme. 
  • Staline, mensonges et mirages, par Jean-Jacques Marie, éd. Autrement. Une biographie enlevée, qui met en avant les faits et les citations les plus frappants, et qui entend démonter les tentatives de réhabilitation du dictateur. Par un historien spécialiste de l’histoire du communisme.

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