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Missak Manouchian : survivant du génocide des Arméniens, réfugié et intellectuel engagé

Copyright de l'image décorative: Archives Manouchian / Roger Viollet

Par Raphaëlle BellonResponsable des activités pédagogiques de la Fondation de la Résistance
Publication : 06 févr. 2024 | Mis à jour : 23 févr. 2024

Niveaux et disciplines

     

Missak Manouchian, premier résistant étranger à entrer au Panthéon

Missak Manouchian est le premier résistant étranger à entrer au Panthéon où sont enterrés, depuis la Révolution, les grands hommes à qui la patrie souhaite rendre hommage. Son entrée dans le temple de la Nation a lieu le 21 février 2024, quatre-vingts ans après son exécution au Mont-Valérien (Hauts-de-Seine).

Rescapé du génocide des Arméniens ayant trouvé refuge en France, militant communiste ayant rejoint les rangs de la Résistance armée contre l’occupant allemand, apatride mort pour la France, Missak Manouchian est un symbole de courage et d’engagement pour un pays, la France, qui l’avait accueilli.

À travers lui, il s’agit aussi de rendre hommage aux 22 autres membres des Francs-tireurs et partisans - Main-d’œuvre immigrée (FTP-MOI) fusillés à ses côtés ainsi qu'à l’ensemble des étrangers qui ont combattu au sein de la Résistance en France.

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Une enfance marquée par le génocide arménien

Missak Manouchian naît le 1er septembre 1906, à Adiyaman, dans le sud-est de la Turquie actuelle, dans une famille paysanne. Son village est situé au cœur de la zone de peuplement arménien, dans ce qui était alors l’Empire ottoman. Minorité chrétienne constituée en millet (terme qui désigne une communauté religieuse de l'Empire ottoman légalement protégée) au sein d’un empire majoritairement musulman, les Arméniens disposent, comme d’autres minorités religieuses, d’un statut à part : ce sont des dhimmis, non-musulmans protégés et discriminés. S’ils peuvent pratiquer leur religion, ils paient cependant un impôt spécifique et ne peuvent par exemple ni porter les armes ni monter à cheval. Le petit Missak grandit alors que les persécutions à l’encontre des Arméniens augmentent de plus en plus avec l’arrivée au pouvoir du mouvement nationaliste Jeunes-Turcs en 1909.

En octobre 1914, l’Empire ottoman rejoint dans la guerre les empires centraux (Allemagne, Autriche-Hongrie) qui affrontent la Triple-Entente (Russie, France et Angleterre). Parce qu’on les considère proches de la Russie, les Arméniens sont jugés suspects par le pouvoir ottoman, qui les accuse d’être des traîtres, des ennemis de l’intérieur. Pour le petit Missak, l’enfance prend fin en 1915, lorsque débute le génocide arménien : il a alors 9 ans. D’avril 1915 à décembre 1916, hommes, femmes et enfants sont massacrés dans tout l’Empire ottoman, en tout entre 1,3 et 1,5 million d’Arméniens, soit les deux tiers de la population arménienne de 1914 (entre 2 et 2,5 millions). Officiellement, on cherche à déplacer les populations. En fait, il s’agit bien d’une opération d’assassinat planifiée et orchestrée au plus haut sommet de l’État, dont le but est de détruire un peuple : aujourd'hui, ce massacre est considéré comme un génocide par nombre de pays, dont la France (avec la loi du 29 janvier 2001), mais toujours pas par la Turquie.

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Missak Manouchian perd ses deux parents dans les violences commises : son père disparaît dans les combats qui ont touché la ville d’Adiyaman ; sa mère meurt d’épuisement et de famine. Pour le jeune orphelin, c’est le début de l’exil, dans le traumatisme de la perte des siens et de la violence déchaînée contre son peuple : il faut garder en tête ce moment fondateur pour comprendre sa trajectoire. D’abord hébergé avec son plus jeune frère Garabed dans une famille kurde, il est finalement élevé dans un orphelinat au Liban. À l’issue de la Première Guerre mondiale, ce territoire a été placé sous mandat français par la Société des Nations. Missak reçoit ainsi une double éducation, en arménien et en français.

Missak Manouchian avec son frère Garabed Manouchian

Photo en noir et blanc qui montre, à gauche, debout, Missak Manouchian avec son frère Garabed Manouchian, main droite sur son épaule, et deux autres enfants, à l'orphelinat.

Missak Manouchian (1906-1944) avec son frère Garabed Manouchian (main droite sur son épaule) et deux autres enfants, à l'orphelinat.  (Archives Manouchian / Roger-Viollet).

La France, terre d’exil

En 1924, il quitte l’orphelinat : direction la France, qui incarne pour lui, comme pour beaucoup d’immigrés de l’époque, le pays des droits de l’homme, de la liberté, de la culture. Il y rejoint son frère Garabed, arrivé un an plus tôt, en 1923.

Missak Manouchian et son frère Karapet Manouchian

Photo en noir et blanc qui montre Missak Manouchian (1906-1944), et son frère Karapet Manouchian se tenant la main.

Missak Manouchian (1906-1944) et son frère Karapet Manouchian se tenant la main. (Archives Manouchian / Roger-Viollet).

 

La France est, depuis le XIXe siècle, une terre d’immigration. Mais la saignée démographique provoquée par la Première Guerre mondiale et le contexte de la reconstruction accroissent encore les besoins en main-d’œuvre. L’État prend alors en charge les migrations, dans une structuration tripartite incluant également le patronat et les syndicats. En 1927, une loi octroie la nationalité française après trois ans de résidence sur le sol français. L’objectif ? Fixer la main-d’œuvre.

Il y a un siècle, 7 % d’étrangers en France

En 1881, la France compte un million d’étrangers. En 1931, ils sont officiellement 2,7 millions (soit 7 % de la population française, une proportion quasi-identique à celle d’aujourd’hui avec 7,8 %), auxquels il faut ajouter les clandestins. Si les Italiens et les Espagnols dominaient dans les années précédentes, l’immigration concerne désormais l’Europe de l’Est, dont les Arméniens.

 

Le jeune Missak et son frère Garabed s’inscrivent donc dans un mouvement d’ensemble. Missak travaille d’abord comme menuisier à la Société des forges et chantiers à Marseille (il a appris la menuiserie à l’orphelinat), mais ce travail lui déplaît. Il part alors à Paris avec son frère dès 1926. Celui-ci tombe malade et décède. Dans l’intervalle, Manouchian s’est fait embaucher dans les usines Citroën, quai de Javel, à Paris. Mais il est licencié et se retrouve au chômage en 1929. Cette expérience du travail à l’usine a marqué le jeune poète et se retrouvera dans son engagement communiste.

La crise, qui touche la France en 1931, suscite une importante poussée de xénophobie. De janvier 1931 à février 1932, 450 000 étrangers quittent le territoire, dont un tiers à la suite d’un rapatriement forcé. Mais l’immigration reprend, avec l’arrivée de réfugiés fuyant les persécutions ou la dictature : ils sont russes, italiens, allemands, arméniens.

Les années 1930 : la formation du militant

La communauté arménienne s’étoffe donc et Missak Manouchian y joue un rôle croissant tout en s’inscrivant à des cours à la Sorbonne. Il fonde deux revues littéraires en langue arménienne, Tchank (« L'Effort ») et Machagouyt (« Culture »). Même si les temps sont difficiles, en raison notamment des périodes de chômage, Manouchian se montre attaché à son pays d’accueil. Il fait en 1933 une première demande de nationalité française, qui est refusée.

Surtout, les années 1930 sont pour lui celles de la formation politique, sur fond de montée des tensions internationales, de victoire du Front populaire et de lutte antifasciste. Le 6 février 1934, une manifestation antiparlementaire est organisée par l’extrême droite, qui saisit l’occasion de l’affaire Stavisky pour exprimer son rejet du pouvoir parlementaire.

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Les jours qui suivent, les formations de gauche organisent des contre-manifestations unitaires, auxquels participent de nombreux immigrés. Beaucoup ont fui les persécutions et un régime autoritaire, et leur présence dans ces manifestations prend un sens particulier. Manouchian figure parmi les manifestants. C’est peut-être son premier acte militant.

Ces événements de 1934 constituent un nouveau tournant pour Manouchian. Il décide de rejoindre le parti communiste, sans doute séduit par son discours de solidarité internationaliste et son positionnement antifasciste. À cette date, le parti connaît une évolution importante puisque la ligne dite « classe contre classe » – fixée par l’Internationale communiste entre 1928 et 1934 –  laisse place à une stratégie unitaire avec les autres formations de gauche afin de lutter contre la menace fasciste.

Le parti communiste cherche très tôt à intégrer les travailleurs étrangers. En 1925, il créé la Main-d’œuvre étrangère (MOE) qui devient, en 1932, la Main-d’œuvre immigrée (la MOI), dans un contexte de xénophobie croissante (le mot « étranger » est alors très utilisé dans les campagnes de la droite). Manouchian intègre le groupe arménien de la MOI.

Le programme du Front populaire

Ébranlés par les événements de février 1934, les partis de gauche (SFIO, parti radical et parti communiste) constituent un Front populaire autour d’un programme pour « le pain, la paix, la liberté ». Son arrivée au pouvoir en 1936 crée un contexte plus favorable aux immigrés.

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Emporté par l'élan du Front populaire, Missak Manouchian développe une activité militante croissante. Il intègre le comité d’aide aux républicains espagnols.

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Missak rejoint également la section française du Comité de secours pour l’Arménie (« Hayastani Oknoutian Komité », HOC), une organisation visant à mobiliser les communautés arméniennes de la diaspora pour aider la jeune République soviétique d’Arménie, créée en 1921.

Missak Manouchian et le HOC

Le HOC est très lié à l’Internationale communiste et apparaît comme un agent d’influence et de propagande soviétique important du fait de ses activités culturelles et de ses périodiques. Missak exerce ses premières responsabilités politiques au sein de la section française du HOC, dont il devient, en 1935, le deuxième secrétaire. C’est au sein du HOC, où elle milite elle aussi (exerçant la fonction de déléguée de la section de Belleville), qu’il rencontre celle qui allait devenir sa femme, Mélinée Assadourian. Missak est rédacteur en chef du journal hebdomadaire de l’organisation, publié en langue arménienne, Zangou. Si le HOC est dissout par le gouvernement arménien en 1937, les militants français maintiennent une organisation d’aide à l’Arménie rebaptisée Union populaire franco-arménienne. 

 

À la veille de 1939, Missak Manouchian, rescapé du génocide arménien, est en France un militant communiste engagé, intégré au sein de la Main-d’œuvre immigrée et farouchement opposé au fascisme. La guerre va une nouvelle fois faire basculer son destin.

 

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Plus de cent ans après les massacres, et malgré le soutien de 30 pays, la communauté arménienne continue d'œuvrer pour que ces crimes soient reconnus par tous comme génocide. À commencer par leur commanditaire : la Turquie. 

Une piste pédagogique

Strophes pour se souvenir, tombeau littéraire de Manouchian

La lettre que Missak Manouchian a écrite à Mélinée, sa compagne, peu avant son exécution, le 21 février 1944, a inspiré le poète et ancien résistant Louis Aragon, puis les interprètes Monique Morelli ou Léo Ferré. Cette piste pédagogique invite les élèves de cycle 4 et du lycée à analyser le poème Strophes pour se souvenir au travers de la missive originelle, du poème d'Aragon et de deux chansons.

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Bibliographie

Manouchian, livre d'Astrig Atamian, Claire Mouradian et Denis Peschanski, éditions Textuel, 2023. Les trois historiens ont mené une enquête dans des archives inexplorées jusque-là. De nombreux documents inédits – photographies, correspondances, archives familiales, policières et administratives... – jalonnent ce récit.

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