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Missak Manouchian : le résistant communiste clandestin (1939-1942)

Copyright de l'image décorative: Archives Manouchian / Roger-Viollet

Par Fabrice GrenardAgrégé et docteur en histoire, chef du département Recherche et pédagogie de la Fondation de la Résistance
Publication : 06 févr. 2024 | Mis à jour : 10 juin 2024

Niveaux et disciplines

     

Missak Manouchian, premier résistant étranger à entrer au Panthéon

Missak Manouchian est le premier résistant étranger à entrer au Panthéon où sont enterrés, depuis la Révolution, les grands hommes à qui la patrie souhaite rendre hommage. Son entrée dans le temple de la Nation a lieu le 21 février 2024, quatre-vingts ans après son exécution au Mont-Valérien (Hauts-de-Seine).

Rescapé du génocide des Arméniens ayant trouvé refuge en France, militant communiste ayant rejoint les rangs de la Résistance armée contre l’occupant allemand, apatride mort pour la France, Missak Manouchian est un symbole de courage et d’engagement pour un pays, la France, qui l’avait accueilli.

À travers lui, il s’agit aussi de rendre hommage aux 22 autres membres des Francs-tireurs et partisans - Main-d’œuvre immigrée (FTP-MOI) fusillés à ses côtés, ainsi qu'à l’ensemble des étrangers qui ont combattu au sein de la Résistance en France.

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Lorsque la guerre éclate en septembre 1939, c’est un homme marqué par les persécutions, un militant de longue date, un patriote convaincu et un internationaliste passionné qui voit l’Europe s’embraser. Le déclenchement du conflit constitue un nouveau tournant pour Missak Manouchian, du fait des mesures prises contre les étrangers et de l'interdiction du parti communiste. Après la défaite de mai-juin 1940, l’avènement du régime de Vichy dirigé par le maréchal Pétain aggrave sa situation : la répression des activités communistes et le contrôle des étrangers se renforcent.

La guerre et les débuts de l’Occupation ouvrent ainsi une période difficile pour Missak Manouchian : il doit interrompre temporairement ses activités militantes du fait de la surveillance dont il fait l’objet. S’il les reprend ensuite, c’est, cette fois-ci, dans la clandestinité, à partir de la fin 1941 et au cours de l’année 1942.

La drôle de guerre et les débuts de l’Occupation

Le 1er septembre 1939, la Wehrmacht envahit la Pologne. À l’annonce de l’agression allemande, le gouvernement français décrète la mobilisation générale et instaure l’état de siège. Deux jours plus tard, la France déclare la guerre à l’Allemagne.

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Des arrestations préventives sont immédiatement opérées à l’égard de personnes considérées comme représentant un danger pour la défense nationale. S’appuyant sur la loi du 12 novembre 1938 permettant de prononcer l’internement des étrangers suspects, la police française vise en priorité les ressortissants des puissances ennemies, mais aussi les étrangers militants ou sympathisants communistes. Le pacte germano-soviétique signé en août 1939 impose en effet aux communistes d’adopter un discours pacifiste et de s’opposer à une guerre présentée comme « impérialiste ».

Cette conduite amène le gouvernement français à considérer les communistes comme des « ennemis de l’intérieur ». Des perquisitions et des arrestations sont décidées par le gouvernement Daladier et opérées dès les premiers jours de septembre au sein d’organisations liées au parti et susceptibles de relayer la propagande soviétique en France. Dès le 2 septembre, des policiers investissent le siège de l’Union populaire franco-arménienne qui avait succédé en 1937 à la section française du Comité de secours pour l’Arménie (HOC). Parce qu’elle soutenait la cause d’une Arménie devenue, en 1921, une République soviétique, cette organisation entretenait des liens importants avec l’Internationale communiste. Ses deux principaux dirigeants, le docteur Haïc Kaldjian et Missak Manouchian, tous deux apatrides et communistes, sont arrêtés et emprisonnés.

Le pacte germano-soviétique

Alors que les négociations militaires entre la France, l’Angleterre et l’URSS pour lutter contre l’Allemagne nazie traînent, Staline surprend le monde en s’alliant avec Hitler. Le 23 août 1939, à Moscou, les ministres des Affaires étrangères des deux pays, Molotov et von Ribbentrop signent un traité de non-agression entre le Reich et l'URSS, qui laisse les mains libres à Hitler pour envahir la Pologne.

Mobilisé dans l'armée française

Manouchian accepte d'être mobilisé en octobre 1939 dans l’armée française, en vertu du traité de Genève de 1928 qui prévoit l’incorporation des apatrides dans l’armée du pays d’accueil, disposition inscrite dans le droit français par un décret d’avril 1939. Afin d’obtenir sa libération pour rejoindre l'armée, il a très certainement dû s’engager à avoir rompu tout lien avec le PC, interdit depuis sa dissolution le 26 septembre 1939.

Missak est affecté dans le Morbihan, à la base militaire de Colpo. Adepte de la gymnastique, il est chargé de l’entraînement physique des recrues. Il porte donc l’uniforme français et se montre prêt à défendre le pays qui l’a accueilli après avoir fui l’Arménie. Chez lui, l'internationalisme communiste n'empêche pas un attachement profond à sa patrie d'adoption dont il n'a pourtant pas la nationalité. Il dépose d’ailleurs, au début de 1940, une nouvelle demande de naturalisation pour obtenir la citoyenneté française. Bien qu’ayant reçu l’aval du préfet et de son chef de régiment, cette seconde demande est à nouveau refusée.

Le 10 mai 1940, le déclenchement de l’offensive allemande sur le front ouest met fin à la période dite de la « drôle de guerre ». À cette date, Missak semble avoir été « affecté spécial » comme travailleur, alors que l’on manque de main-d’œuvre dans les usines dédiées à l'effort de guerre. Il échappe ainsi à la captivité alors que près de 2 millions de soldats de l’armée française sont fait prisonniers en mai-juin 1940.

Le régime de Vichy, le nouveau pouvoir qui se met en place en France au lendemain de la défaite, adopte très vite des mesures xénophobes dans le cadre de sa politique dite de « Révolution nationale ».

Il cherche à contrôler les étrangers, qui sont enrôlés dans des commandos de travail. Après avoir été démobilisé, Manouchian est intégré dans l’un de ces groupes de travailleurs étrangers, affecté à l’usine de fabrication de moteurs pour l’aviation Gnome et Rhône d’Arnage, dans la Sarthe.

De l’illégalité à la clandestinité

Au début de l’année 1941, pour retrouver sa fiancée, Mélinée, et renouer avec sa vie d’avant-guerre, Missak Manouchian quitte l’usine où il était assigné pour rejoindre clandestinement Paris. Parce qu’il veut se soustraire au contrôle que le régime de Vichy souhaite imposer aux travailleurs étrangers, il se trouve désormais dans l’illégalité. Mélinée trouve un travail de comptabilité auprès d’amis, rue du Faubourg-Poissonnière. Son salaire permet ainsi au couple de survivre.   

Après le déclenchement, le 22 juin 1941, de l’invasion de l’URSS par les armées du Reich (opération Barbarossa), qui met fin au pacte germano-soviétique, les Allemands se livrent, fin juin 1941, en région parisienne, à de nombreuses arrestations préventives dans les milieux communistes.

Manouchian est arrêté et incarcéré au camp de Royallieu, à Compiègne. Interrogé sur ses activités, il déclare avoir rompu avec le parti communiste, ce qui lui permet d’être libéré au bout de quelques semaines. À cette période, même s’il a pu rester en contact avec d’anciens camarades, notamment les jeunes rédacteurs du journal Zangou, il semble bien que Manouchian n’ait pas repris d’activités militantes régulières et n’occupe aucun rôle au sein de l’appareil clandestin.

C’est en réalité vers la fin de l’année 1941 qu’il renoue véritablement avec le parti et s’engage dans la clandestinité. Il ne participe pas tout de suite à la lutte armée (incluant sabotages et attentats contre les forces d’occupation) développée par les communistes depuis l’été 1941. Mais il assiste à des réunions secrètes, organisées à l’intention des militants et se livre à des actions politiques et de propagande.

Responsable de la section arménienne de la MOI

Contraint dès 1939 à la clandestinité, le parti communiste cherche à recréer l’ensemble des organisations qui lui étaient liées avant la guerre. La MOI (Main-d’œuvre immigrée) en fait partie. Sa reconstitution permet à la fois de souder ses membres, de développer des liens de solidarité et d’entraide importants entre des étrangers qui se trouvent souvent dans des situations très difficiles dans le contexte de l'Occupation et d’entreprendre des actions de propagande (diffusions de tracts et de journaux). 

Du fait des anciennes fonctions qu’il a exercées au sein de la section française du Comité de secours à l’Arménie avant la guerre, Manouchian garde une influence importante au sein de la communauté arménienne. Au cours de l’année 1942, à une date incertaine, la direction du parti communiste clandestin décide de le nommer responsable politique de la section arménienne de la MOI. Sous le pseudonyme de « Georges », il s’efforce de faire revenir dans le giron de l’organisation les militants arméniens qui ont pu la quitter depuis 1939 et cherche également à recruter de nouveaux membres. Il organise des réunions clandestines pour mettre sur pied les opérations en faveur de la propagande du parti (réalisation et diffusion de tracts, distribution de la presse clandestine communiste).

 

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Une piste pédagogique

Strophes pour se souvenir, tombeau littéraire de Manouchian

La lettre que Missak Manouchian a écrite à Mélinée, sa compagne, peu avant son exécution, le 21 février 1944, a inspiré le poète et ancien résistant Louis Aragon, puis les interprètes Monique Morelli ou Léo Ferré. Cette piste pédagogique invite les élèves de cycle 4 et du lycée à analyser le poème Strophes pour se souvenir au travers de la missive originelle, du poème d'Aragon et de deux chansons.

Bibliographie

Manouchian, livre d'Astrig Atamian, Claire Mouradian et Denis Peschanski, éditions Textuel, 2023. Les trois historiens ont mené une enquête dans des archives inexplorées jusque-là. De nombreux documents inédits – photographies, correspondances, archives familiales, policières et administratives... – jalonnent ce récit.

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