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Pourquoi Panthéoniser Missak Manouchian en 2024 ?

Copyright de l'image décorative: Jeanne Menjoulet - Flickr

Par Raphaëlle BellonResponsable des activités pédagogiques de la Fondation de la Résistance
Publication : 06 févr. 2024 | Mis à jour : 06 févr. 2024

Niveaux et disciplines

     

Missak Manouchian, premier résistant étranger à entrer au Panthéon

Missak Manouchian est le premier résistant étranger à entrer au Panthéon où sont enterrés, depuis la Révolution, les grands hommes à qui la patrie souhaite rendre hommage. Son entrée dans le temple de la Nation a lieu le 21 février 2024, quatre-vingts ans après son exécution au Mont-Valérien (Hauts-de-Seine).

Rescapé du génocide des Arméniens ayant trouvé refuge en France, militant communiste ayant rejoint les rangs de la Résistance armée contre l’occupant allemand, apatride mort pour la France, Missak Manouchian est un symbole de courage et d’engagement pour un pays, la France, qui l’avait accueilli.

À travers lui, il s’agit aussi de rendre hommage aux 22 autres membres des Francs-Tireurs et partisans - Main-d’œuvre immigrée (FTP-MOI) fusillés à ses côtés ainsi qu'à l’ensemble des étrangers qui ont combattu au sein de la Résistance en France.

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« Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la liberté sauront honorer notre mémoire dignement », écrit Missak Manouchian dans son émouvante lettre à sa femme, Mélinée, juste avant son exécution le 21 février 1944, et qu’il signe symboliquement Michel (« Missak » francisé). Quatre-vingts ans plus tard, le 21 février 2024, le rescapé du génocide des Arméniens qui vécut apatride, le militant communiste devenu résistant, l’amoureux de la France mort pour elle, entrera au Panthéon. Un symbole fort qui marque la reconnaissance du rôle des étrangers dans la Résistance et qui s’inscrit aussi – comme toute panthéonisation – dans une volonté politique.

Missak Manouchian dans la mémoire collective

Dès la guerre, un discours se construit autour de la figure de Missak Manouchian : la célèbre « Affiche rouge » le présente, avec ceux tombés avec lui, comme « l’armée du crime », afin de délégitimer la Résistance.

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C’est à partir de cette « Affiche rouge », que Louis Aragon écrit, en 1955, Strophes pour se souvenir, un poème rendant hommage aux « Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant / Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir / Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant. » Missak Manouchian fait son entrée dans la mémoire collective alors que, quelques années auparavant, un premier livret incluant des lettres de communistes fusillés, préfacé par Aragon, ne dit rien sur le rôle des étrangers. En 1961, Léo Ferré met ce poème en musique, contribuant à faire davantage connaître leur rôle. Mélinée Manouchian elle-même porte la mémoire de son mari. Elle en publie une biographie – Missak Manouchian – en 1974 (Les éditeurs français réunis), mais également les poèmes que Missak avait écrits.

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Missak Manouchian est donc entré tôt dans les mémoires collectives, mais est resté comme en lisière, connu sans l’être, alors que la place des étrangers dans la Résistance reste peu étudiée par les historiens et peu présente dans les mémoires. Certains étrangers fusillés comme otages ou pour faits de Résistance ne furent ainsi pas immédiatement reconnus comme « morts pour la France » (la mention, créée en 1915, imposait d’être de nationalité française, mais, après la Seconde Guerre mondiale, l’administration jugea au cas par cas).

Une polémique éclate dans les années 1980 autour du documentaire Des terroristes à la retraite de Mosco Boucault. S’il met au jour le rôle des étrangers dans la Résistance, il pose la question (en s’appuyant sur des témoignages, dont celui de Mélinée Manouchian) de la responsabilité de la direction du parti communiste dans l’arrestation de Missak Manouchian et d’autres FTP-MOI et ouvre une querelle politique et médiatique. Dans l’ouvrage Le Sang de l’étranger, les immigrés de la MOI dans la Résistance (Fayard, 1994), les historiens Stéphane Courtois, Denis Peschanski et l’ancien responsable de la FTP-MOI Adam Rayski soulignent que la chute de Manouchian est d’abord la conséquence de la redoutable efficacité des Bridages spéciales qui l’ont arrêté après plusieurs semaines de filature. Denis Peschanski rappelle par ailleurs le contexte qui a pu entraîner la chute de la FTP-MOI parisienne : la nécessité, pour le parti communiste, de privilégier les enjeux stratégiques et d’intensifier la lutte face à l’occupant et à la police française pour apparaître comme le fer de lance de la Résistance armée sans forcément prendre en compte le danger encouru par les combattants.

Missak Manouchian, symbole de l’universalisme républicain

La demande de panthéonisation de Manouchian a été portée en décembre 2021 par l’association Unité laïque, qui s’est donnée pour objectifs la défense de la laïcité et des valeurs de la République. Le comité de soutien pour l’entrée de Missak Manouchian au Panthéon a par ailleurs pour conseiller scientifique l’historien Denis Peschanski. Il est reçu en mars 2022 à l’Elysée. Le 18 juin 2023, Emmanuel Macron annonce l’entrée au Panthéon du résistant arménien. Celle-ci est presque unanimement saluée. Ce quasi-consensus peut être relié aux avancées de la recherche historique (qui a établi depuis plusieurs années le rôle essentiel des étrangers dans la Résistance), mais aussi au symbole que représente Manouchian.  Il n’est pas le premier résistant à entrer au Panthéon. Mais, avec lui, c’est à la fois le résistant communiste et – sans doute surtout – le résistant étranger (et, avec lui, tous les résistants étrangers) qui entrent au Panthéon. Le président de la République a d’ailleurs dans le même temps annoncé l’octroi du statut de « mort pour la France » à tous les étrangers résistants et otages fusillés au Mont Valérien. Depuis 1945, cette mention réservée aux soldats de nationalité française pouvait être accordée au cas par cas par l’administration. Sur les 185 étrangers exécutés au Mont Valérien, 92 ne l’avaient pas encore obtenue.

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Une piste pédagogique

Strophes pour se souvenir, tombeau littéraire de Manouchian

La lettre que Missak Manouchian a écrite à Mélinée, sa compagne, peu avant son exécution, le 21 février 1944, a inspiré le poète et ancien résistant Louis Aragon, puis les interprètes Monique Morelli ou Léo Ferré. Cette piste pédagogique invite les élèves de cycle 4 et du lycée à analyser le poème Strophes pour se souvenir au travers de la missive originelle, du poème d'Aragon et de deux chansons.

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Bibliographie

Manouchian, livre d'Astrig Atamian, Claire Mouradian et Denis Peschanski, éditions Textuel, 2023. Les trois historiens ont mené une enquête dans des archives inexplorées jusque-là. De nombreux documents inédits – photographies, correspondances, archives familiales, policières et administratives... – jalonnent ce récit.

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