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Missak Manouchian : le combattant des FTP-MOI

Par Fabrice GrenardAgrégé et docteur en histoire, chef du département Recherche et pédagogie de la Fondation de la Résistance
Publication : 06 févr. 2024 | Mis à jour : 06 févr. 2024

Niveaux et disciplines

Avertissement sur l'image principale : Cette photographie, issue de la propagande allemande, a été prise peu de temps avant l'exécution de Missak Manouchian et des autres membres de son groupe armé arrêtés par les Brigades spéciales. La légende, rédigée par l'occupant allemand, vise à ternir l'image des personnes photographiées. De gauche à droite, Missak Manouchian, Wolf Wasjbrot et Joseph Boczov. Tous les trois membres des FTP-MOI.

 

     

Missak Manouchian, premier résistant étranger à entrer au Panthéon

Missak Manouchian est le premier résistant étranger à entrer au Panthéon où sont enterrés, depuis la Révolution, les grands hommes à qui la patrie souhaite rendre hommage. Son entrée dans le temple de la Nation a lieu le 21 février 2024, quatre-vingts ans après son exécution au Mont-Valérien (Hauts-de-Seine).

Rescapé du génocide des Arméniens ayant trouvé refuge en France, militant communiste ayant rejoint les rangs de la Résistance armée contre l’occupant allemand, apatride mort pour la France, Missak Manouchian est un symbole de courage et d’engagement pour un pays, la France, qui l’avait accueilli.

À travers lui, il s’agit aussi de rendre hommage aux 22 autres membres des Francs-tireurs et partisans - Main-d’œuvre immigrée (FTP-MOI) fusillés à ses côtés ainsi qu'à l’ensemble des étrangers qui ont combattu au sein de la Résistance en France.

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En février 1943, la vie de Missak Manouchian bascule. Il quitte la section arménienne de la MOI (Main-d’œuvre immigrée), dont il était responsable, pour rejoindre les FTP-MOI de la région parisienne. Ces groupes de combats développés depuis 1942 au sein de la branche armée du parti communiste, les Francs-tireurs et partisans (FTP), présentent la particularité d’être composés d’étrangers ayant trouvé refuge en France au cours de l’entre-deux-guerres. Les FTP-MOI ne sont composés au début de 1943 que de quelques dizaines de combattants regroupés en quatre détachements, auxquels s’ajoute une « équipe spéciale » qui se charge des actions les plus spectaculaires. Ils mènent des actions de guérilla urbaine (sabotages et attentats contre l’occupant).   

S’il était un homme engagé depuis son adhésion au PC et avait multiplié les activités militantes, Manouchian ne possède aucune expérience combattante. L’écrivain et poète arménien allait pourtant s’imposer en quelques mois comme l’une des principales figures de la lutte armée menée en région parisienne.

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Une recrue nouvelle pour les combattants de la FTP-MOI

Missak Manouchian est affecté en février 1943 comme simple combattant au premier détachement, sous le matricule 10300. Il est alors l’un des tout premiers Arméniens à intégrer les FTP-MOI, au sein desquels les combattants sont essentiellement des Juifs originaires d’Europe centrale, des Italiens antifascistes, des républicains espagnols. Le « transfert » au sein des FTP-MOI du responsable de la section arménienne de la MOI a certainement pour objectif d’attirer ensuite d’autres Arméniens dans l’organisation.

Missak Manouchian participe à sa première action armée à Levallois-Perret le 17 mars 1943, en jetant une grenade sur un détachement allemand. L’opération se solde par la mort d’un soldat allemand, tandis que deux civils français sont blessés.

Au cours du printemps 1943, alors que la répression ne cesse de se resserrer autour des FTP-MOI, débats et tensions émergent en interne sur la meilleure stratégie à adopter. Deux lignes s’opposent : la première consisterait à restreindre temporairement les actions menées et à voir les groupes se replier en dehors de Paris pour leur éviter d’être démantelés. Ce point de vue est notamment celui de Boris Holban, le chef militaire de l’organisation. C’est aussi, dans un premier temps semble-t-il, celui de Missak Manouchian, qui évoque, en juin 1943, la possibilité de se replier avec ses camarades arméniens vers les groupes de la FTP-MOI de Marseille ou Grenoble. Ils y seraient plus utiles et mieux protégés, du fait de la présence d’une importante communauté arménienne dans ces deux villes.

Mais la direction des FTP défend une autre stratégie : intensifier au contraire au maximum le combat. Le cours de la guerre a en effet clairement basculé après le débarquement allié en Afrique du Nord en novembre 1942 et surtout la victoire des soviétiques à Stalingrad début février 1943. Cette option est défendue par Joseph Epstein, le « colonel Gilles », chef des FTP de la région parisienne. L’enjeu est en réalité davantage politique que militaire. Les moyens restent bien insuffisants pour pouvoir changer le rapport de force en France face à l’occupant. Mais dès lors que la possibilité d’une libération future se précise et que la Résistance française commence à se mobiliser dans cette perspective, il est symboliquement important pour les communistes d’apparaître comme le fer de lance de la lutte armée en France et de pouvoir revendiquer des actions importantes. Même si cela devait passer par le sacrifice des combattants.

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À la tête de la branche parisienne des FTP-MOI

Instituées dès l’automne 1939 et renforcées par le régime de Vichy, les Brigades spéciales des Renseignements généraux développées au sein de la préfecture de police mènent d’importantes et minutieuses filatures pour démanteler les organisations communistes clandestines. Au début de l’été 1943, une vague d’arrestations fragilise la MOI. Soixante-et-onze militants sont arrêtés, dont certains sont aussi membres des FTP-MOI. Une réorganisation s’impose, qui permet à Missak Manouchian d’intégrer le triangle de direction : il est nommé commissaire technique en charge des aspects logistiques pour remplacer le Tchèque Alik Neuer, interpellé. En août, Missak Manouchian accède en tant que commissaire politique à la tête de l’organisation. Il succède à ce poste à Boris Holban, démis de ses fonctions du fait de ses désaccords avec la direction des FTP sur la stratégie à mettre en œuvre.

Même s’il a pu exprimer certains désaccords, Missak Manouchian se range finalement à l’avis de Joseph Epstein. Il accepte, en combattant discipliné, les ordres de sa hiérarchie et demande à ses hommes d’intensifier les actions même si cela les expose toujours plus. Il applique également les instructions nouvelles visant à engager davantage d’hommes dans chaque action, jusqu’à une vingtaine, alors que la règle appliquée jusque-là était celle des « groupes de trois » (chaque commando était composé d’un tireur, d’un guetteur et d’un troisième homme chargé de protéger le repli).

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Les FTP-MOI comptent 65 combattants en août 1943. Sous la direction de Missak Manouchian, une soixantaine d’actions sont opérées entre août et novembre 1943. La plus retentissante est l’exécution, le 28 septembre 1943, par un commando composé de Marcel Rayman, Léo Kelner et Celestino Alfonso, du général SS Julius Ritter, chargé de superviser en France la mise en œuvre du Service du travail obligatoire (STO). À cette date, Missak Manouchian a toutefois déjà été repéré par les policiers des Brigades spéciales qui filent Joseph Boczor (ou Boczov), le chef du quatrième détachement des FTP-MOI, dit des « dérailleurs ». Dans leur filature, les Brigades spéciales font preuve d’une efficacité redoutable.

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La traque et la chute

Le 24 septembre, Boczor se rend à Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine) pour y rencontrer Manouchian, qui est pour la première fois repéré par les Brigades spéciales. Ses faits et gestes font l’objet au cours des semaines suivantes de nombreux rapports de police. Le 28 septembre, Manouchian est suivi lorsqu’il se rend à son rendez-vous hebdomadaire avec son supérieur, Joseph Epstein. Le « colonel Gilles » est à son tour repéré. Le 26 octobre, les Brigades spéciales arrêtent un cadre important de la FTP-MOI, Joseph Davidovitch (ou Dawidowicz), commissaire politique de la région parisienne et responsable aux effectifs. Face aux policiers, Davidovitch (Dawidowicz) craque et trahit ses camarades en livrant leur identité. Les Brigades spéciales mettent ainsi des noms précis sur des personnes qu’elles ne connaissaient que sous de fausses identités ou sous des surnoms (Missak Manouchian était par exemple nommé dans les rapports de police « Bourg » car il avait été repéré à Bourg-la-Reine). Le 16 novembre 1943, le commissaire Gaston Barachin et quatre de ses inspecteurs procèdent à l’arrestation de Manouchian et d'Epstein alors que les deux hommes s’étaient donné rendez-vous à Évry-Petit-Bourg. Ces deux arrestations s’inscrivent dans le cadre d’un vaste coup de filet déclenché par les Brigades spéciales en novembre 1943 et qui aboutit au démantèlement quasi complet de la branche parisienne des FTP-MOI.

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Après avoir été interrogé et torturé par le commissaire David, chef de la Brigade spéciale n° 2 des Renseignements généraux, Manouchian et vingt-trois de ses camarades sont remis aux Allemands, qui décident d’exploiter l’affaire à des fins de propagande pour tenter de discréditer la Résistance auprès de l’opinion. Une affiche de couleur rouge intitulée « La Libération par l’armée du crime » est réalisée avec le portrait de neuf combattants FTP-MOI, tous étrangers, et de leur chef, Manouchian, présenté ainsi : « Arménien, chef de bande, 56 attentats, 150 morts et 600 blessés ».

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Un procès expéditif se déroule le 19 février 1944 devant le tribunal allemand du Grand-Paris qui siège à l’hôtel Continental. Assumant ses actes et soucieux de montrer que, tout en étant apatride, il a agi par patriotisme et pour la France, son pays d’accueil, Manouchian lance aux journalistes présents et qui suivent le procès pour le compte de la presse collaborationniste : « Vous avez hérité de la nationalité française, nous l’avons mérité. » Condamné à mort, Missak Manouchian est fusillé le 21 février 1944 au Mont-Valérien à Suresnes (Hauts-de-Seine) aux côtés de 21 autres combattants de la FTP-MOI.

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Une piste pédagogique

Strophes pour se souvenir, tombeau littéraire de Manouchian

La lettre que Missak Manouchian a écrite à Mélinée, sa compagne, peu avant son exécution, le 21 février 1944, a inspiré le poète et ancien résistant Louis Aragon, puis les interprètes Monique Morelli ou Léo Ferré. Cette piste pédagogique invite les élèves de cycle 4 et du lycée à analyser le poème Strophes pour se souvenir au travers de la missive originelle, du poème d'Aragon et de deux chansons.

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Bibliographie

Manouchian, livre d'Astrig Atamian, Claire Mouradian et Denis Peschanski, éditions Textuel, 2023. Les trois historiens ont mené une enquête dans des archives inexplorées jusque-là. De nombreux documents inédits – photographies, correspondances, archives familiales, policières et administratives... – jalonnent ce récit.

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