Dossier thématique

Il était une fois… la télévision

Par Isabelle Ducrocq-MaïaResponsable éditoriale Lumni Enseignement
Publication : 21 nov. 2022 | Mis à jour : 21 nov. 2022

Niveaux et disciplines

Il était une fois… une boîte. Une boîte rectangulaire, relativement grande, qui se trouve généralement disposée, bien en vue, dans nos salons. Une boîte pas vraiment belle, mais à l’étrange, à l’étonnant pouvoir d’attraction. Devant elle, souvent pendant des heures, se réunissent familles, amis ou inconnus. Chacun l’observe, fasciné, amusé, contrarié ou ému. Quel étrange spectacle… Cet objet inanimé aurait-il donc une âme ?

Une âme ? En quelque sorte, oui. La télévision dit beaucoup de nous, de notre époque, des questions que nous nous posons et de nos tourments ; elle est capable de se remémorer ce que nous avons été, d’analyser ce que nous sommes et d’interroger ce que nous serons. En la regardant, il serait parfois tentant de croire qu’il s’agit de notre propre reflet dans un miroir…

Ce miroir qui réfléchit en temps réel le monde en marche, dans un présent sans cesse renouvelé, est-il si fidèle à nos réalités, à nos aspirations ? Les ombres qu’il projette sont-elles un double de nous-mêmes ou sont-elles des chimères, des illusions comme celles qu’a pu décrire Platon ? Dans quelle mesure nous informe-t-il ou déforme-t-il le monde qu’il donne à voir ? Des premières heures très encadrées de la télé à l’ère de l’audimat, la question semble s’être posée dès les premiers instants…

     

La préhistoire de la télévision

Mais revenons à ce que la télévision est avant tout : un objet, une invention technologique, le fruit de multiples expérimentations réalisées en Europe à la fin du XIXe siècle. La première apparition publique du « Televisor » est organisée en 1926, à Londres, sous l’impulsion de l’ingénieur écossais John Logie Baird. Mais la France ne diffuse sa première émission qu’en 1935 : sur Radiovision-PTT, la comédienne Béatrice Bretty raconte sa tournée en Italie avec la Comédie-Française. Nous avons fait un beau voyage sont ses premiers mots.

Mais après quelques émissions, réservées aux rares téléspectateurs possédant alors un poste, « le voyage » en terres audiovisuelles tourne court. La Seconde Guerre mondiale donne un coup d’arrêt à l’aventure. L’émetteur de la tour Eiffel est saboté par la Résistance avant l’entrée de la Wehrmacht dans Paris, puis les autorités allemandes créent leur propre station, Fernsehsender Paris.

1945 : Premiers pas sous contrôle

À la Libération, l’État reprend en main l’organisation et la diffusion de la radio et de la télévision du pays. Il place l’audiovisuel sous son contrôle direct, créant par ordonnance, le 23 mars 1945, la Radiodiffusion française (RDF). L’État exprime ainsi sa ferme volonté d’encadrer de près ce qui s’y dit et ce qui s’y fait. 

En plaçant l’audiovisuel sous son contrôle, le gouvernement entend aussi accompagner le développement technologique de la télévision : au lendemain de la guerre, la portée de l’émetteur de la tour Eiffel reste limitée à la région parisienne (elle ne sera étendue progressivement qu’à partir des années 1950). De même, le prix prohibitif des postes empêche également son expansion. Quelque 3 700 téléviseurs seulement sont installés en effet dans l’Hexagone au début des années 1950 ; il y en a déjà un million outre-Manche… ! 

Le cinéma reste alors, et pour un long moment encore, le lieu privilégié pour suivre chaque semaine les reportages de presse filmée.

La presse filmée, ce sont des documents d’actualité qui, de 1940 à 1969, ont été diffusés chaque semaine dans les cinémas avant la diffusion du film.

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1949 : Le début d’une nouvelle ère

Il est grand temps que la télévision soit regardée ! En 9 février 1949, la Radio-Télévision française (RTF) qui succède à la RDF marque l’avènement de ce nouveau média. À l’instar de la radio, elle percevra elle aussi la redevance.

Peu à peu, la télévision se modernise. En mai, Jacqueline Joubert et Arlette Accart sont recrutées comme speakerines pour présenter les programmes et faire œuvre de pédagogie auprès des téléspectateurs, notamment sur le système de diffusion de la télévision (comme ici, en 1951, avec la speakerine Jacqueline Joubert). 

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Puis le 29 juin 1949, à 21 heures précisément, est diffusé le premier journal télévisé. Conçu par Pierre Sabbagh, il donne à voir tout d’abord, dans un reportage muet, un voyage en ballon au départ des Invalides. Le ballon va cependant bientôt s’écraser sur une ligne à haute tension et… prendre feu ! À bord se trouvent notamment Pierre Sabbagh et le cameraman Michel Wakhevitch. Heureusement, plus de peur que de mal…

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En 2019, à l’occasion des 70 ans du JT, France Télévisions et l’INA ont conçu JT’m, une série en 11 épisodes de 5 minutes proposant d’analyser, au travers des archives de la télévision française, comment, depuis 1949, la télévision a traité les grands sujets de notre temps.

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1953 : Sacre d’une reine et sacre du petit écran

C’est une cérémonie – une cérémonie aux rites immuables depuis des siècles – qui, paradoxalement, fait entrer de plain-pied la télévision dans la modernité : le couronnement d’Elizabeth II, le 2 juin 1953, à Londres. Diffusé en direct dans cinq pays européens et en différé au Canada, aux États-Unis et en Australie, cette retransmission est en premier lieu une prouesse technologique. Mais elle consacre aussi la télévision comme un média à part entière, capable de réunir, à travers le monde, près de 280 millions de personnes.

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L’Hexagone, bien sûr, n’est pas en reste. Après s’être massés, le jour J, devant les vitrines de marchands de téléviseurs ou chez des voisins, les Français succombent eux aussi au charme de la nouvelle souveraine et à celui… du petit écran ! Les ventes de postes télé connaît son premier boom.

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1964 : L’ORTF, l’âge d’or de la télévision ?

Cette mue technologique n’est cependant pas accompagnée d’une mue politique : la Radio-Télévision française reste placée sous l’autorité directe du ministre de l’Information et ne bénéficie toujours d’aucune autonomie. Alors que journalistes et téléspectateurs dénoncent la censure et la désinformation, le général de Gaulle, parfaitement conscient du pouvoir de la petite lucarne (il s’en servira à de nombreuses reprises) et de la nécessité de la faire évoluer, charge son ministre de l’Information d’entamer des réformes. Avec la loi du 27 juin 1964, la RTF change de statut et devient l’Office de radiodiffusion-télévision française, un établissement public à caractère industriel et commercial. Il est désormais placé sous la tutelle d’Alain Peyreffite et non plus sous son autorité. Une transformation sémantique ou bien réelle ? 

L’ORTF est installé à Paris, avenue du Président-Kennedy, future Maison de la radio. 

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Il comprend trois stations de radio (les ancêtres de France Inter, France Culture et France Musique) et, désormais aussi, deux chaînes de télévision. 

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En 1967, la toute nouvelle deuxième chaîne a le privilège d’inaugurer la couleur. Pour des raisons techniques, la première chaîne devra quant à elle attendre… 1975 ! 

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La même année, la publicité est autorisée. L’Office, financé par la redevance, peut dès lors compléter ses recettes avec une nouvelle source de revenus. Boursin, Régilait, Schneider sont les premières marques à vanter les vertus de leurs produits à la télévision.

Des visages, devenus incontournables, marquent de leur empreinte cette époque : Pierre Sabbagh, Jacques Martin, Pierre Tchernia, Léon Zitrone, Guy Lux, Georges de Caunes, Philippe Bouvard, Michel Drucker… Ils posent les bases d’une télévision foisonnante, créative et récréative, qui éveille, instruit, informe et divertit. Les Français (de plus en plus nombreux à être équipés, surtout après l’extraordinaire retransmission, en pleine nuit, du premier pas de l’homme sur la Lune) regardent des émissions comme Cinq Colonnes à la une, Discorama,  Lectures pour tous, La piste aux étoiles, Dim dam, dom, Les Shadoks, Le Grand Échiquier, Âge tendre et tête de bois, Au théâtre ce soir, Les Dossiers de l’écran, Intervilles...

1968 : Non, non, rien n’a changé

En dépit de ces changements et de la richesse de la programmation, il apparaît bien vite que rien n’a vraiment changé : le ministre de l’Information nomme ses hommes à la direction de l’Office et impose le contrôle des programmes par le SLII (Service de liaison interministériel). En mai 1968, la censure atteint son paroxysme. Alors que les affrontements éclatent entre étudiants et CRS, la télévision reste muette, ou presque : la direction n’autorise la diffusion que de quelques brèves images… sans le son. Exaspérés, journalistes et personnel se mettent en grève. Conséquence : ils sont mutés ou licenciés.

Le Général, fragilisé par les événements de Mai-1968, démissionne l’année suivante. Mais, à son arrivée au pouvoir, le président Georges Pompidou ne donne guère le temps à son Premier ministre, Jacques Chaban-Delmas, de mener sa politique de libéralisation de l’audiovisuel. Pour lui, c’est comme ça et pas autrement : L’ORTF, qu’on le veuille ou non, c’est la voix de la France.

L’ORTF, sclérosé et de plus en plus critiqué, est finalement démantelé sous la mandature de Valéry Giscard d’Estaing, en 1974. 

La Grande Explication a consacré un épisode à l’ORTF.

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À retrouver également :

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1975 : L’ORTF… et après ?

La suppression de l’ORTF, qui entre en application en janvier 1975, donne naissance à 7 sociétés autonomes : 

  • TF1
  • Antenne 2
  • FR3  (née peu de temps avant, le 31 décembre 1972)
  • Radio France
  • l’INA (l’Institut national de l’audiovisuel, chargé de la conservation des archives, des recherches de création audiovisuelle et de la formation professionnelle)
  • la Société française de production (SFP)
  • TéléDiffusion de France (TDF, pour la gestion des émetteurs)

Les trois chaînes de télévision qui coexistent désormais deviennent concurrentes. Dans la course à l’audimat se joue en effet la part de reversement de la redevance par l’État, mais aussi la part de ressources publicitaires propres. À ce jeu-là, c’est le plus fort qui gagne…

Dès lors, les chaînes innovent. Émissions littéraires, scientifiques, sportives ou pour la jeunesse, jeux, information, divertissement créées à cette époque marquent toute une génération. Apostrophes, Temps X, Stade 2, Téléfoot, Récré A2, Le Petit Rapporteur, Des chiffres et des lettres, Les Jeux de 20 heures, Thalassa… font les beaux jours de la télé d’alors, sans compter la retransmission de grands événements comme le Tour de France ou les grandes compétitions sportives…

Les débats télévisés entre les candidats à la présidentielle s'imposent aussi alors comme des rendez-vous incontournables. Le tout premier, entre François Mitterand et Valéry Giscard d'Estaing est organisé en mai 1974, peu de temps avant la suppression de l'ORTF, dans un contexte inédit : le président de la République Georges Pompidou s'est éteint prématurément juste un mois avant.

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Retrouvez notre analyse des débats présidentiels de 1974 à 2017 dans notre dossier thématique.

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Ouverture à la concurrence, aux concurrences

En 1982, au lendemain de l’élection de François Mitterrand, le monopole de l’État sur l’audiovisuel prend fin. La toute nouvelle Haute autorité (ancêtre du CSA et de l’Arcom), chargée […] de garantir l’indépendance du service public de la radiodiffusion sonore et de délivrer les autorisations en matière de service locaux de radiodiffusion sonore par voie hertzienne autorise Canal Plus à émettre. Nous sommes en 1984 ; il s’agit de la première chaîne privée française. Un paradoxe sous une mandature socialiste !

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Après la télévision à péage, c’est ensuite au tour, en 1986, de La Cinq et de TV6 (future M6) d’émettre. Puis, en 1987, le gouvernement Chirac décide de la privatisation de TF1.

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En contrepoint de ces logiques commerciales et privées, le président français réfléchit à la mise en place d’une chaîne culturelle et éducative à vocation européenne : La Sept qui, en 1992, deviendra Arte.

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En 1994, La Cinquième (rebaptisée France 5 en 2002), chaîne du savoir, de la connaissance et de la formation, partage la même vocation éducative et, finalement aussi, la même antenne : Arte est diffusée la nuit ; La Cinquième, en journée, de 7 heures à 19 heures. 

Dans ce paysage audiovisuel bousculé, et alors que les antennes se multiplient (notamment grâce au développement numérique) et, pour certaines, se spécialisent (chaînes jeunesse, chaînes sportives, chaînes d’information en continu…), les antennes historiques du paysage audiovisuel français – Antenne 2 et FR3 – sont regroupées en 2002 sous le nom de France Télévision (alors sans « s »). Dix ans plus tard, elles sont progressivement rejointes par France 5, RFO (qui sera rebaptisée France Ô) et France 4. France Télévision s’écrit donc désormais… France Télévisions ! 

En faisant groupe, elles se renforcent face à la concurrence qui, elle aussi, signe des alliances avec d’autres chaînes, voire tente de le faire avec d’autres groupes (TF1 et M6 en 2022 par exemple, pour contrer la superpuissance des plateformes de streaming comme Netflix). La rationalisation aura-t-elle raison de la fragmentation de l’audience ? La nouvelle façon de consommer la télévision – de façon plus individualisée et plus nomade – place l’audiovisuel face à un défi de taille. La suppression de la redevance à l’été 2022 lui permettra-t-elle de le relever ? Seul l’avenir le dira…

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