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La Pologne occupée par les nazis : utopie raciale et génocide

Par Christian Ingraodirecteur de recherche au CNRS
Publication : 11 janv. 2024 | Mis à jour : 11 janv. 2024

Niveaux et disciplines

Fin 1939, les nazis partagent la Pologne en deux parties distinctes : une zone disposant d’une communauté germanophone, directement annexée au Reich, et un autre territoire qu’ils exploitent sans merci, le Gouvernement général de Pologne. Les nouveaux maîtres déploient une incroyable violence pour faire advenir leur « utopie raciale ».

 

La Grande Allemagne en 1942

La Grande Allemagne en 1942

PDF - Carte téléchargeable : La Grande Allemagne en 1942  (INA, Patrick Bonaldi)

S’il n’est pas question d’attribuer une palme de l’horreur à quelque pays d’Europe sous occupation nazie, force est de reconnaître que l’expérience de la Pologne occupée se distingue, y compris parmi celle des pays d’Europe centrale et orientale. À cela, on peut trouver plusieurs facteurs, comme la durée de l’occupation (de septembre 1939 à décembre 1944), mais aussi la centralité topographique de la Pologne [Réf. 1bvl74wmd] dans l’empire nazi. 

Cependant, par-delà ces facteurs concrets, il semble judicieux d’évoquer aussi des facteurs plus diffus, plus subjectifs. Il faut alors repartir de l’univers mental de ceux qui accomplirent l’invasion. Et pour bien saisir la mesure de cet état de fait, il convient de rappeler que le nazisme est, aux yeux de ses partisans, un déterminisme racial structurant une culture narrative. Être nazi, ainsi, c’est adhérer à une certaine vision de l’histoire – et particulièrement à la croyance en un monde d’ennemis unis par la « race juive » et ligués dans le passé, notamment durant la Grande Guerre, contre la germanité. C’est aussi attendre un avenir utopique, sous la forme d’une société d’individus et de lignages racialement excellents, évoluant dans le cadre spatial d’un empire dilaté à l’est, notamment au détriment de la Pologne, elle-même perçue comme une création aberrante des règlements de la Grande Guerre.

C’est ce statut particulier qui explique, d’une part, que l’invasion de la Pologne soit conçue comme une guerre de revanche, mais aussi d'autre part, que l’occupation de la Pologne soit appréhendée par les nazis comme l’acquisition d’un territoire qu’il faut modeler, y compris en usant d’une immense violence. Ce statut particulier explique enfin que les projets de construction de l’utopie nazie s’y soient au moins en partie concrétisés tandis que le pays devenait l’épicentre de la tentative nazie d’extermination exhaustive des communautés juives de Pologne d’abord, et d’Europe, ensuite.

La Pologne occupée : un laboratoire de la violence extrême

Le 1er septembre 1939, l'armée allemande envahit la Pologne. L'assaut éclair (Blitzkrieg) a été savamment préparé pour surprendre des divisions polonaises sous-équipées. L'invasion marque aussi le début de la Second Guerre mondiale puisqu'il motive les déclarations de guerre de la France et du Royaume-Uni à l'Allemagne.

     

Comment l'Allemagne nazie a-t-elle envahi la Pologne ?

Christian Ingrao, directeur de recherche au CNRS, analyse cet événement-clé, à l'origine de la Seconde Guerre mondiale.

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Avec l’occupation de ce pays, les dirigeants nazis se trouvent dans une situation inédite. Le national-socialisme avait espéré cette conquête d’un espace vital pour y fonder son « empire millénaire ». Il faut désormais faire advenir cette « espérance » sur les territoires nouvellement conquis. Pour cela, les nazis doivent d’abord discriminer les territoires dotés d’une communauté germanophone significative – à incorporer immédiatement au Reich et à germaniser – de ceux qui en sont dépourvus et qu’il faut administrer comme des territoires occupés. Les provinces de Posen et de Łódź – bientôt rebaptisée Litzmannstadt –, le corridor de Dantzig et la Prusse occidentale relèvent de la première catégorie : ils sont ainsi intégrés au Reich sans transition. À l’inverse, les régions de Varsovie, Cracovie, Radom et Lublin sont assemblées en un Gouvernement général de Pologne confié à Hans Frank et sont désormais considérées comme une sorte de déversoir racial et de territoire à exploiter sans limite ni merci.

Contrôler les populations

En second lieu, il faut créer les institutions qui permettront de pérenniser le contrôle allemand sur les régions annexées et de germaniser les populations, c’est-à-dire de faire augmenter la proportion de populations germanophones ou considérées comme appartenant à la race nordique ou germanique.

Dans cette optique, les institutions développent des politiques de sécurité très spécifiques. Dès le début de l’occupation, les Allemands chargent leur police politique, la Gestapo, et leurs services de renseignement, le SD, de contrôler et d'évaluer les populations et d’acquérir du renseignement. Il s’agit aussi de neutraliser les élites locales avec l’objectif d’assujettir plus facilement ensuite les populations restantes.

Éradiquer les élites polonaises

C’est ainsi que, dès octobre 1939, sous le prétexte d’une conférence inaugurale prononcée par son chef à Cracovie, le Commandement local de la Gestapo et du SD fait emprisonner l’ensemble du corps professoral de la prestigieuse université Jagellon et décide l’envoi en camps de concentration de la majeure partie de ceux qui ont été emprisonnés. C’est là l’inauguration d’une politique se fondant sur une très grande violence avec la mise en place de centres de détention aux conditions atroces, qui constituent souvent un point de non-retour et une porte d’entrée dans le système carcéral et concentrationnaire nazi. Ces politiques connaissent en 1940 un paroxysme avec l’« Action extraordinaire de pacification » (AB Aktion) qui vise tout simplement à l’éradication et au massacre systématique des élites nationales polonaises. Prêtres, intellectuels, professeurs, artistes, journalistes, scientifiques, aristocrates sont visés en tant que tels et, entre mai et mi-juin 1940, près de 3 000 membres des élites sont ainsi fusillés tandis que 3 000 personnes identifiées comme criminelles de droit commun connaissent le même sort.

3 000 membres de l'élite polonaise sont fusillés entre mai et juin 1940 par les germanisateurs nazis.

Aux yeux des nazis, ces mesures se légitiment par la nécessité de pérenniser la conquête et le contrôle, préalable à la construction du Tausendjähriges Reich, du Reich millénaire. Elles dénotent d’une incroyable violence qui constitue, pour les germanisateurs nazis, la condition sine qua non de la réalisation de leur utopie.

Utopie nazie et génocide

Retour en 1939. En novembre, Hitler ordonne à Himmler de « réorganiser les relations interethniques » en Europe et le place à la tête du Commissaire du Reich pour le renforcement de la germanité (RKFdV). Himmler crée alors une série d’institutions :

  • une agence chargée d’expulser les populations indésirables (l’UWZ, Office central d’émigration, piloté par les services chargés des déplacements de population de la Gestapo, le Bureau IV B4 d’Adolf Eichmann)
  • une agence chargée d’installer les colons allemands dits « ethniques », issus des minorités allemandes de toute l’Europe, qu’Hitler rapatrie dans le Reich en cet automne 1939 (EWZ office central d’immigration)
  • un bureau d’expertise de la race et de la colonisation (RuSHA)
  • un office de liaison des Allemands ethniques (Vomi)

On voit bien en quoi consistent les politiques de germanisation : en premier lieu, les populations concernées font l’objet d’expertises raciales qui permettent de les classer sur une échelle « d’aptitude à la germanisation ». Les échelons subalternes (Polonais de souche, Juifs et Tziganes) sont expulsés des territoires incorporés au Reich vers le Gouvernement général de Pologne.

Des ghettos aux programmes d'homicide à grande échelle

Carte des ghettos dans le gouvernement général de Pologne, 1939-1941

PDF - Carte téléchargeable : Les ghettos dans le gouvernement général de Pologne, 1939-1941 (INA, Patrick Bonaldi)

Si le premier plan développé par les nazis à l’automne 1940 ne prévoit « que » l’expulsion d’une quarantaine de milliers d’indésirables vers la Pologne du Gouvernement général, les plans suivants tablent sur l’expulsion de 800 000 personnes et, au cours de la guerre, ce chiffre, étendu à toute l’Europe orientale, Russie comprise, monte jusqu’à 31 millions de personnes à expulser.

La Pologne fait figure de précurseur et de laboratoire de cette violence extrême. Les populations marginalisées et fragilisées par les politiques discriminatoires nazies n’ont aucun moyen de faire face aux crises sanitaires et frumentaires que les nazis fabriquaient de toutes pièces.

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Dans des ghettos créés à la hâte et privés pour la plupart de tout moyen d’existence, la mortalité grimpe en flèche, les Allemands refusant de ravitailler ces « bouches inutiles et dangereuses ». Ce sont alors les spécialistes SS de la sécurité et de la germanisation, Eichmann en tête et de concert avec ses représentants locaux, qui envisagent les premiers des programmes régionaux de mise à mort des Juifs.

À l’automne 1941, un programme d’élimination de Juifs du ghetto de Łódź et un programme d’élimination des Juifs du Gouvernement général voient le jour. Basés respectivement à Chełmno et dans les installations de Bełżec, Sobibor, Treblinka puis, plus tardivement, Majdanek, ces programmes d’homicide à grande échelle fonctionnent progressivement à plein régime. En 1942, ainsi, la Pologne occupée est devenue la base des principaux programmes locaux d’extermination des Juifs.

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Mise à mort à Auschwitz

Depuis la fin 1941, cependant, Eichmann cherche par ailleurs un complexe concentrationnaire permettant de mettre en place un programme d’extermination visant, depuis une décision prise par Hitler en décembre 1941, l’ensemble des Juifs d’Europe. Son choix se tourne vers une localité de Silésie, carrefour ferroviaire central et nodal dans l’Europe nazie, où sont désormais acheminées pour gazage immédiat les communautés juives d’Europe occidentale et méridionale, à raison, à l’été 1944, de quelque 10 000 victimes par jour. Auschwitz, ainsi, devient le dernier camp d’extermination situé en Silésie, territoire frontalier disputé entre le Reich et la Pologne.

Quand les Soviétiques chassent les nazis au second semestre 1944, l’étendue du désastre est inouïe : sur les 34 500 000 Polonais résidant sur le territoire au moment de l’invasion, quelque 5 600 000 ont perdu la vie et, parmi ceux-ci, près de 2,6 millions de Juifs. Le pays est dévasté de fond en comble, par l’occupation et la campagne soviétique de libération, mais aussi et enfin, par la guerre civile sourde que se mènent, dans les territoires de l’Est, les Polonais et les Ukrainiens pour la possession de la terre. Varsovie, insurgée en août 1944, est détruite jusqu’au sol. Tout est à reconstruire.

Dans le règlement de la paix, le pays, qui renaît dans la zone d’influence soviétique et est soumis à une soviétisation sans concession, se trouve redessiné, perdant une partie importante de ses territoires de l’Est et gagnant Silésie, Poméranie, région de Gdańsk et Prusse occidentale. Alors que la Pologne, représentative en cela des terres de confins d’empire, constituait avant-guerre un espace multiculturel et divers, peuplé de citoyens catholiques polonophones, orthodoxes ou uniates ukrainophones, de confession juive ou d’ascendance tzigane, l’État polonais qui renaît en 1945 est désormais pratiquement linguistiquement et culturellement homogène et uniforme.

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Légende de l'image principale

Dans un avion, Adolf Hitler étudie une carte du Gouvernement général de Pologne. Hans Frank, gouverneur général de Pologne, se tient derrière lui. Date de prise de vue incertaine.

 

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